mardi 18 avril 2017

Z

Ah The lost city of Z de James Gray... Son plus beau film avec Two lovers. Un film étonnant, aventureux plus que d'aventure, s'avançant vers des territoires inconnus, terras incognitasmi-réels mi-fantasmés, qui relèvent autant de la géographie que du roman familial, un film mystérieux à l'image du mot Amazonie, évoquant moins le pays légendaire des amazones qu'un lieu mythique, la fameuse cité Z, auquel croyait Percy Fawcett, parti plusieurs fois à sa recherche, s'enfonçant de plus en plus loin dans la jungle amazonienne, jusqu'à disparaître lui-même mystérieusement (victime de quelques tribus indiennes reculées ou au contraire les rejoignant dans un ultime voyage - Hergé s'en est inspiré pour le personnage de Ridgewell, le vieil explorateur que rencontre Tintin dans L'Oreille cassée), l'important ici étant la quête autant que son objet, ce qui confère au film une dimension graalesque (Percy c'est le diminutif de Perceval).
La beauté de Lost city of Z tient d'abord à son mouvement, autour des deux pôles que constituent d'un côté l'Angleterre, bloc vertical, hiérarchisé et humiliant pour Fawcett qui ne peut accéder socialement à la place qui lui revient (du fait d'une généalogie entachée), et de l'autre, l'Amazonie, espace horizontal, incertain, dont il veut approcher les limites (il est aussi topographe), un mouvement pour le coup fuyant, en trois temps, mouvement qu'on pourrait qualifier d'elliptique, au niveau spatial, puisque à deux foyers et sans véritable centre (c'est d'ailleurs ce décentrement, brouillant le point de fuite, qui peut déconcerter certains, trop habitués aux narrations bien carrées), mais aussi temporel, le récit multipliant les ellipses, de sorte que c'est le film lui-même qui devient une sorte d'orbite, par la courbe ainsi formée, et sa progression par périodes, tantôt anglaises, tantôt amazoniennes... jusqu'au finale, véritable apothéose, aux allures cosmogoniques.
Un beau film donc, et d'autant plus beau que s'y ajoute, comme souvent dans le cinéma américain, la question du père, c'est même le nom-du-père qui se trouve ici convoqué, d'où cette puissance d'émotion qui va crescendo - on pense à ce que disait Barthes, comme quoi "raconter, c'est toujours chercher son origine, dire ses démêlés avec la Loi, entrer dans la dialectique de l'attendrissement et de la haine" -, entre un nom qu'il faut laver (ce qui entraîne le mouvement) et celui qu'il faut transmettre (justifiant le dernier temps du mouvement: l'expédition avec le fils aîné), trajectoire qui n'est possible que grâce à l'amour - sacrificiel - d'une femme (l'épouse et mère). Pour l'honneur retrouvé de P. Et c'est magnifique.  

9 commentaires:

Serge Damned a dit…

Ouais... Sauf que c'est filmé à la truelle et chiant comme la mort.

Poulet a dit…

I beg to differ:
https://www.facebook.com/notes/poulet-pou/the-lost-city-of-z-james-gray-2016/1325758720838089/

Buster a dit…

Décidément...

Anonyme a dit…

Bonsoir Buster,

Éloge funèbre
Ce roman d'aventures est un portrait lyrique de l'explorateur Percy Fawcett, dont les découvertes ont été reconnues après qu'il a disparu. Ce ton lyrique tient dans le goût pour la nature, du début à la fin du film, et pour les sentiments. Z est aussi réaliste, non par ce qu'il présente des personnes et des situations ayant réellement existé, mais parce qu'ils jette sur eux un regard foncièrement réaliste. A l'exception de la superbe scène finale, fantastique car purement hypothétique ; mais elle est tellement belle que ça aurait été dommage de s'en priver.
L'intrigue est conduite de façon linéaire et elliptique ; structurée en 3 actes (1 par voyage en Amazonie). On note l'insertion de photographies en N&B et de différents formats (les photos des Indiens prises par Percy).

Le temps file
Aussi vite que chez Ronsard ou Apollinaire, à grand renforts d'ellipses. Tout en douceur, chaque ellipse a sa place. Loin de passer inaperçues, chacune est soulignée par des titres. Qu'importe, pour Gray il s'agit de créer un cheminement hasardeux via l'accumulation.

Z. La dernière lettre de l'alphabet latin, la fin d'une suite, l'aboutissement d'une quête. Utopie, réaliste pour Percy, fantastique pour beaucoup d'autres.
Mais le film n'appartient pas au registre fantastique, car dans ce cas les observations de Percy seraient présentées comme incertaines, il serait un narrateur indigne de notre confiance et confronté à des phénomènes inexplicables. Au contraire, dans Z tout obéit à une double logique, humaine et scientifique.
Z, c'est aussi ce film, utopique quant à sa production. Percy Gray ? James Fawcett ? Pour obtenir les fonds nécessaires à son aventure, Gray s'est lancé dans une course de fond(s) dès février 2009. Et dans Percy, Gray doit probablement voir une part de lui-même. Pas étonnant qu'il ait su ce à quoi pensait Percy... Qui affirmait que "tout film est le documentaire de son tournage?" (Truffaut?)

Hymne au courage
Laudatif, le film vante les mérites d'un homme. Et surtout de son courage. A la force physique, il ajoute la force de conviction. Il apparaît parfois affaibli, jamais faible. Il ne se décourage jamais, même lorsqu'il est fait prisonnier avec son aîné Jack par des Indiens, et que celui-ci croit qu'ils vont être suppliciés/sacrifiés. Son fils est en pleurs, désespéré, et Percy trouve la force de lui dire: "l'univers est plein de mystères". Même au bord du gouffre, même une seconde avant l'apocalypse, même quand son fils va être tué, Percy ne flanche pas, ne fléchit pas, ne lâche rien. Rompre plutôt que plier. Tout plutôt que d'accepter l'idée de défaite.
Quels que soient les réactions de sa famille, les accusations de ses confrères, la composition de l'équipe qui l'accompagne, le conditions climatiques l'accablant, jamais il ne renonce. Tel le capitaine Achab dans Moby Dick, il a une blessure (physique pour Achab, morale pour Fawcett), une équipe, un véhicule (bateau, radeau), et une vengeance. Mais à l'orgueil Percy oppose l'ambition. Une curiosité sans fin, sans Z, l'anime sans cesse.
Le courage n'est pas la seule qualité dont Percy est paré : mari fidèle et aimant, père absent mais affectueux et formateur, explorateur modèle admiré jusqu'aux USA. Persévérant, solidaire, et amical avec son équipe (Mr Costin et Mr Manley), compatissant avec l'esclave indien, curieux et prudent aved les tribus indiennes, etc. tant de qualités ne sauraient nous laisser douter : nous avons affaire à un grand homme, qui mérite donc toute notre attention.
Ludovic (à suivre)

Anonyme a dit…

La famille des films
Parfois en désaccord profond, la famille Fawcett n'est toutefois pas aussi déchirée que les familles des précédents films de Gray.
L'épouse, Nina Agnes Paterson, surnommée "Cheeky" par son époux, car "she always had to have the last word". La femme libre et attachée, libre dans son attachement (épouse fidèle, mère présente).
Après des années d'accusation et de rejet, Jack voit dans son père le type à suivre, le gabarit à imiter. Déjà, Joaquin Phoenix finit par prendre la relève de son policier de père, interprété par Robert Duvall, dans La nuit nous appartient/We own the night (James Gray, 2007).
Les deux autres enfants, Brian et Joan, ne semblent présents que pour des raisons biographiques.

Émancipation : au début du film, Nina Fawcett dit:"I'am an independant woman". Elle vent juste d'annoncer à Percy, sur le départ, qu'elle attend leur deuxième enfant. Dans la suite du film, elle prouve qu'elle est tout à fait capable d’élever seule les enfants nés de son union avec Percy.
Leur dispute au sujet de l’égalité entre hommes et femmes : il soutient que cette égalité existe en esprit, pas en corps. Stupéfaite, elle le croyait plus ouvert que ça. Au lieu de dénoncer (e.g.: l'exploitation de caoutchouc fonctionne sur l'esclavage), Gray ne s'écarte pas d'un iota de son cœur de cible: le courage, présent chez l'une et l'autre, comme un trait d'union.
Ludovic (à suivre)

Anonyme a dit…

Volonté : c'est le thème principal. C’est l’histoire d’une volonté humaine ; "a deadly obsession" annonce le roman emprunté par Gray pour écrire le scénario. Percy n’abandonne jamais, il avance toujours.
Il affronte un aréopage de savants, ou s’imaginant tels, fiers d’exhiber leur université de rattachement comme des paons leurs plumages, qu’il sait hostiles à son projet pour la plupart. Il dénonce leurs préjugés.
Puis, c’est au tour de James Murray, mécène malade de corps et d’esprit, revenant miraculé, qui raconte un boniment et réclame des excuses. Pas de reculade.
Les obstacles:
_ à 3 reprises il sacrifie, pour plusieurs années à chaque fois, sa vie de famille qu’il aime
_ isolement & promiscuité en petit groupe,
_ difficultés de communication avec la tribu cannibale (flèches, langues, gestes amicaux, chiffon blanc, Holy Bible, musique et chants, etc. ),
_ conditions tropicales (jungle, bêtes sauvages, maladies, chaleur, pluies abondantes),
_ 3 périples (montagnes au relief très escarpé, très difficiles longs et incertains),
_ préjugés de nombreux savants,
_ guerre de 14-18,
_ blessure de guerre (cécité temporaire/gaz moutarde nazi),
_ mécène malade délirant et accusateur,
_ renoncement de Heny Costin devenu père de famille (aide de camp devenu grand ami) pour le 3ème périple,
_ difficulté de lever des fonds pour ces même périple,
_ entraîner son fils aîné (Jack/ Tom Holland) pour en faire un compagnon de route,
_ difficultés de communication avec les nouvelles tribus indiennes rencontrées (méfiance, observation silencieuse qui ne dit rien de bon, filature, affrontement)
délivrance par une seconde tribu (la dernière montrée dans le film)

Rangs des vous.
Rangs: le mot revient trop souvent pour qu’il ne soit pas le thème secondaire.
* Le "grade" familial : Percy a à cœur de laver son patronyme, souillé par son père (alcoolique et joueur invétéré).
* Le grade militaire de Percy: dès la première scène du film, Percy fait ses preuves lors d'une scène de chasse qui lui vaut d'être le sujet de discussion des gradés.
Son avancement dans l'armée britannique: de major à lieutenant-colonel.
* Le grade de Cheeky: femme enceinte, mère au foyer, femme indépendante, découvreuse (lors du passage devant les scientifiques, Percy avoue que sa femme a fait des recherches et trouvé un
mais pas exploratrice (seule Dora y a droit).
* Le grade des femmes: à ma Royal Geographical Society, les femmes n’ont pas le droit de s’asseoir à côté des hommes. «It’s men-only, I’m afraid, madam»
* Le grade des Indiens: l’esclave à la Residencia Jacobina.
* Le grade des sociétés: une civilisation fière de ses accomplissements reste aveugle à ceux d’une autre.

Le finale: Percy et Jack qui ont le temps de se parler, le rituel de la tribu indienne s'écoulant dans le calme, Percy et Jack qui sont portés à bout de bras vers une rivière, sur les berges des feux en divers endroits, etc.: tous ces composants font invinciblement penser à une cérémonie d'adoubement, d'intégration. En tout cas, pas un rituel meurtrier. Nina Fawcett ,lors de l'entretien avec le directeur de la Royal Geographical Society, lui dit qu'elle a un témoignage de personnes qui affirment avoir vus Percy et Jack dans la jungle.
Percy et Jack ont trouvé Z, et rejoint ses occupants. Nina, en bon miroir de son mari, en fait de même.


Un autre film a traité ce sujet, Road to Zanzibar (Victor Shertzinger, 1941).
Sinon, Z m'a fait penser à Stanley and Livingstone, réalisé par Henry King en 1939, également tiré de faits historiques.
Ludovic

Strum a dit…

Bonjour Buster. J'ai trouvé cela très beau également. Un voyage intérieur où l'on retrouve toutes les obsessions de Gray, son thème du père qui pèse sur le fils, son thème du nouveau monde et du recommencement, de l'émancipation espérée, et où les images mentales se substituent peu à peu au monde réel. Il y a du Henry James dans cette histoire. Deux réserves : la première partie moins incarnée et l'abus de citations d'autres films (on aurait pu se passer du travelling dans les chambres emprunté aux Vitelloni de Fellini).

Buster a dit…

Merci Ludovic... je note que votre analyse s'est faite en 3 expéditions, comme Percy :-)

Ce qui est beau aussi dans le film c'est le traitement du temps, qui n'est pas un vrai temps chronologique, pas non plus un temps vécu, purement psychologique, mais un temps quand même subjectif, propre à Percy dans son rapport à l'Amazonie... il faudrait que je revois le film mais j'ai l'impression que la première fois c'est le temps du topographe, Percy voit la jungle simplement comme un scientifique, la deuxième fois, accompagné justement d'un membre de la société géographique, il comprend que l'Amazonie c'est autre chose, que ce n'est plus de la géographie, d'où la querelle, Z commence à prendre forme, et puis la troisième fois, accompagné de son aîné (réconcilié), il entre dans un autre temps, hors de l'histoire, c'est le temps de Z... d'où la temporalité très particulière, assez élastique, du film...

Salut Strum... oui Fellini c'est le péché mignon de Gray, mais là ça passe... si je puis dire.

Anonyme a dit…

Le temps, je ne l'ai pas assez traité, mais oui il est totalement subjectif, du début à la fin du film.

3 expéditions, 3 parties, 3 temps, 3 Percy (c'est-à-dire 3 fois le même homme mais avec une compréhension différente à chaque fois). Le choix de Gray de conserver une structure ternaire, traditionnelle, efficace, rend le film lisible. S'il y avait eu 4 ou 5 expéditions, et le vrai Percy Fawcett en a conduit plus que ça, on aurait pu tomber dans la confusion.

Le temps passe, on s'en rend à peine compte, et c'est très bien ainsi. Nina, Percy et leurs enfants vieillissent, mais à chaque expédition Percy a l'air toujours aussi frais. Seul son corps vieillit. Son esprit est comme maintenu en suspension, en stase, par cette quête de Z.
Ludovic