mercredi 1 mars 2017

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Bon, avant de vous parler de Split, le dernier film, génial, de Shyamalan, quelques mots sur deux autres films, l'un très moyen, l'autre franchement raté.

1. Loving de Jeff Nichols

Take care.

"C’est un beau roman, c’est une belle histoire, lui, il était blanc, elle, elle était noire..." Oui, bah non, pas de roman ici, juste une histoire qui n’a de beau que le nom des époux (Loving), le surnom de la femme ("String bean" devenu "Brindille" dans la version française), la carrosserie des voitures (ça se passe au tournant des années 60) et bien sûr le fait d’être vraie. Or le vrai c’est quoi dans Loving? Une image de magazine, celles de LIFE que Nichols (via son acteur fétiche, Michael Shannon, qui dans le film tient le rôle du photographe) reproduit invariablement, le plus fidèlement possible (ah, Joel Edgerton, sa chemise à carreaux et sa gueule de redneck, semblable au vrai Richard Loving), suite de plans que la presse s’empressera de trouver sobres, empreints de dignité, alors que tout y est lisse, parce que justement ce n’est que reproduction, reconstitution, mise à plat d’une histoire réduite à sa stricte symbolique, celle du politiquement correct, sans autre enjeu que celui d’être volontairement (autant dire que ça se voit) dépouillé du trop-plein d’émotions que risquait un tel sujet (l’histoire des époux Loving, voulant vivre là où ils ont toujours vécu, en Virginie, sauf que dans cet Etat, en 1958, le mariage interracial constituait un crime). De sorte d’ailleurs que le sujet, à force de lissage, finit par se déplacer, l’intérêt de Nichols semblant davantage porter sur le mariage (dans la lignée familialiste de ses films précédents, ici ce n’est plus take shelter mais take care) que sur l'interracial. La preuve? Le fait que ce qui touche plus spécifiquement à la question de la mixité soit relégué à la périphérie du film. D'abord sous forme d'ouverture: la vie à Central Point, où les Blancs, du fait de leur pauvreté, vivaient mêlés aux Noirs, au mépris des lois raciales. Puis à la fin: la bataille juridique (Loving v. Virginia), se résumant à quelques rencontres avec les avocats de l’ACLU, jusqu'à son dénouement heureux (le jugement qui condamnait les Loving cassé par la Cour Suprême). Pourquoi pas, puisque c'est cohérent avec le point de vue du couple, ne revendiquant rien d’autre que de pouvoir s’aimer, loin des mouvements antiségrégationnistes de l’époque. Souci du "vrai" là encore... Oui mais, faut-il que ça passe par tous ces plans lénifiants, en même temps qu’édifiants, limite kouléchoviens en ce qui concerne le personnage de Mildred dont le moindre regard vient exprimer un sentiment: là le bonheur, là l’inquiétude, là la tristesse... Take care. Comme si Nichols, en épousant le point de vue des Loving, prenait soin lui aussi de son spectateur, prenait soin de ne pas le brusquer, le dorlotant à coup d’images bien-pensantes, lui construisant un bon petit film sweet home, sans véritables tensions (en termes de récit, qui ne relèvent pas du fait divers proprement dit - ici elles sont juste amorcées), sans véritables envolées, se contentant d’entrecouper l’histoire de jolis inserts sur la campagne, le travail de maçon, les tâches domestiques, les enfants qui jouent, etc... bref la vie très simple de gens très simples. Comme dans le reportage de LIFE magazine, comme dans le documentaire Loving story... "comme", c'est-à-dire "conforme à", même pas la réalité mais une image déjà existante de cette réalité. Ce qui fait que finalement le vrai n'existe pas dans Loving, remplacé qu'il est par du ressemblant, voire du re-ressemblant. Pas désagréable en soi mais quand même très gnangnan.

2. Silence de Martin Scorsese

Le jardin des supplices.

Une vraie purge. A la fin, on voit Andrew Garfield (qu'on a suivi tout au long du film) et Liam Neeson (celui qu'il recherchait), deux missionnaires portugais - des jésuites - ayant renié leur religion, après toute une série d'épreuves pour le premier mais ça a dû être pareil, on l'imagine, pour le second (tortures et exécutions en tous genres des villageois japonais convertis au christianisme), visant à éprouver leur foi (et par là le "silence" de Dieu) jusqu'à ce qu'ils finissent (mais c'est long à venir, croyance en Dieu oblige, ce qui arrange bien Scorsese) par abjurer en piétinant l'image du Christ (même si pour le premier il demeurera, cachée au fond de lui-même, la foi originelle)... on les voit donc en train de trier différents objets, contenus dans les bagages de négociants hollandais (les seuls autorisés au XVIIe siècle à commercer avec le Japon parce que, contrairement aux Portugais, ils étaient là uniquement pour faire des affaires... hé hé, pas cons les Hollandais) et de séparer ce qui est chrétien de ce qui est non chrétien. Et le film? Il ne s'agit pas de savoir s'il est chrétien ou pas, il l'est nécessairement, même si c'est sur le versant martyrologique. Pas plus de savoir s'il est scorsésien ou pas, il l'est évidemment, et pour les mêmes raisons. Mais de faire la part entre, disons, le bon et le mauvais Scorsese. Le bon? Quelques plans au début, notamment quand Garfield et Adam Driver, l'autre padre, qui disparaîtra par la suite (parti jouer dans Paterson?), se trouvent planqués, à l'ombre, dans une cabane, et que, n'y tenant plus, ils finissent par sortir pour goûter aux rayons du soleil... peut-être aussi le personnage de Kichijiro, une sorte de Judas qui n'arrête pas de trahir puis de demander à ce qu'on le confesse, seule note d'humour du film. Le mauvais? Bah, tout le reste, à commencer par le choix obsolète, bien que traditionnel à Hollywood, de faire parler tout le monde en anglais, les Portugais comme les Japonais (même les paysans incultes!), ce qui, dans ce Japon post-féodal, très replié sur lui-même, confine au grotesque, j'allais dire à l'hérésie. Mais le pire c'est quand même cette vision que donne Scorsese du conflit religieux, l'opposition pour le moins primaire, car figée (seuls changent les différents types de tortures), entre d'un côté la foi aveugle des chrétiens et leur aspect victimaire, et de l'autre, la cruauté de l'autorité japonaise, représentée par l'Inquisiteur et ses sbires, permettant au cinéaste, sous couvert de traiter l'Histoire, d'étaler une fois de plus ses penchants sadomaso, ce que j'ai appelé dans un autre texte son côté Big shave. Et Dieu que c'est pénible...

15 commentaires:

Poulet a dit…

Bonjour,

Je me permets de porter à votre connaissance mon propre blabla sur "Silence" qui me paraît maintenant meilleur dans mon souvenir qu'après la projection.

https://www.facebook.com/notes/poulet-pou/silence-martin-scorsese-2016/1289764717770823

Wilkinson a dit…

Big Shave au moins ça ne durait que cinq minutes !

Clint Eastwood a dit…

Dans mon film Lettres d'Iwo Jima, les Japonais parlaient japonais

Tennis a dit…

Autrement dit il y en a un pour lequel c'est yours conditionally, et l'autre not at all yours...

Buster a dit…

Bonjour Poulet,
Ok je vais lire votre blabla.
En ce qui me concerne le film ne s'est pas bonifié par la suite, n'a pas empiré non plus, il s'efface tout doucement.

Anonyme a dit…

vous écoutez quels albums en ce moment, svp ?

François Fillon a dit…

Le texte sur Divisé (titre québecois) se fait attendre...

Anonyme a dit…

Beaucoup de conneries sur Split et Shyamalan ici :
https://www.franceculture.fr/emissions/la-dispute/cinemasplit-dvd-walerian-borowczyk-et-retour-sur-les-cesars-et-les-oscars-2017

Anonyme a dit…

la palme de la connerie c'est quand même Philippe Rouyer dans Positif !

Buster a dit…

Pas lu, et à vrai dire ça ne m'intéresse pas, d'autant que j'imagine déjà les griefs, toujours les mêmes chez les anti-Shyamalan primaires: histoire cousue de fil blanc, twist final ridicule et prétentieux, Shyamalan devrait s'entourer de vrais scénaristes pour ses films, blablabla...

Anonyme mou a dit…

Oui, bon, en attendant, on attend toujours votre article sur Certain Women...

Strum a dit…

Hello Buster,

Le principal problème de Silence à mon avis, c'est la voix-off redondante et envahissante qui fait écran par rapport aux images et empêche d'accéder à leur intériorité. Un comble pour un film qui s'appelle Silence.

J'ai également été déçu par Loving. Nichols est toujours aussi doué pour filmer l'attente et la menace silencieuse de la nuit à la campagne, mais dès que ses héros quittent la Virginie le film patine un peu et la procédure juridique est bizzarement intégrée au reste de la narration.

En revanche, je n'ai pas vu Split (très longtemps que je n'ai pas vu de Shyamalan).

D&D a dit…

Resalut Buster (période rattrapage :-) ),

Mais quel début d'année éprouvant...

Si je n'y retrouvais pas le puritanisme qui m'inquiète chez lui,
je douterais presque que "Loving" est un film de Jeff Nichols.
Quel film évidé ! Comment consacrer une part de sa vie à commettre
quelque chose d'aussi insipide, alors qu'il peut faire des choses,
quand même, ce garçon, on en a vues...
Bref, (malheureusement) entièrement en accord avec votre texte.

Quand au Scorcese... il a quand même la chance de sortir pour nous
la même année que "La la land"... On se contentera donc de l'oublier,
oui. Mais quelle purge... Et oui, je n'en revenais pas de ce retour
à l'anglais. Forcément, il va avoir du mal à repérer la dimension
colonialiste de son joli petit conte. Il ne doit pas savoir que le cinéma
existe encore au Portugal et au Japon.
(Et c'est pas non plus comme si le film risquait de se positionner
comme blockbuster !)
Bref, tout ça, on le bloque, Buster, d'accord ? (D'accord, je sors...)

Buster a dit…

Oui sortez D&D! mais vous avez le droit de revenir :-)

Sinon avez-vous vu The lost city of Z?

D&D a dit…

C'est ma prochaine séance ;-)

(Demain ou week-end prochain)