dimanche 29 janvier 2017

[...]

Ça débute comme chez Demy (le générique des Demoiselles de Rochefort sur le pont transbordeur), avec Ophuls dans le rétro, pour l'utilisation des grues et des chariots, les mouvements de caméra, ça monte et ça descend (comme dans un scenic-railway), mais avec la grâce d'un bourrin, ça travellingue dans tous les sens, adieu Demy, adieu Ophuls, pour viser ensuite l'âge d'or du musical hollywoodien, de Berkeley à Minnelli, en passant par Donen et Kelly, tout ça en bon élève surdoué, au niveau de la technique, en fait plutôt hyperactif, démarrant les scènes tambour battant, mais incapable de les exploiter réellement, on reste sur le registre de l'illustration (cf. la scène "bigger than life", plus exactement "rebel without a cause", dans le Griffith Observatory), autant dire que c'est vite épuisant, et ce d'autant plus que l'histoire ne sort jamais des rails (si je puis dire) d'un scénario archi convenu, limite scolaire (Chazelle l’a écrit à 25 ans mais a dû le concevoir à 15), où rien ne nous est épargné quant aux clichés sur la passion de l’artiste, l’amour sacrifié, etc. et donc - attention - ce qui donnerait au film toute sa profondeur: la mé-lan-co-lie, comme si Chazelle apportait là quelque chose de nouveau à la comédie musicale, alors que la mélancolie c’est justement ce qui traverse, et de façon autrement plus subtile, les films de Demy et de Minnelli.

- Oui mais bon, l’amateurisme des comédiens dans les scènes dansées, c’est touchant non?
- Euh non, ça fait juste appliqué.
- Et quand ça danse pas, c'est mieux?
- C'est pire... Emma Stone n'arrête pas de grimacer et Ryan Gosling est aussi expressif qu'une huître en train de bâiller.
- Il y a quand même de l'émotion.
- Moi j'appelle ça de la guimauve.
- Pas d'accord, il y a un vrai plaisir, c'est communicatif...
- C'est le principe de la guimauve, du "mâche-moelleux", comme disait je ne sais plus qui.
- Mais non, et puis c'est important de donner du plaisir, surtout qu'en ce moment, Hollywood c'est pas la grande forme...
- Hollywood chewing-gum?
- Tu m'agaces... En plus Chazelle il est jeune, c'est une bouffée d'air, c'est comme Dolan...
- Oui c'est ça, comme Dolan... d'ailleurs Dolan c'est le nom d'Emma Stone dans le film...
- ... ça donne du peps.
- Du peps oui, mais c'est tout.
- Pff... t'es jamais content.
- Si si, je suis content, Federer vient de gagner l'Open d'Australie. La la land...



vendredi 27 janvier 2017

Belle dormant

Une nymphe à gosier charmant,
Dans les ariettes excelle.
Ceux qui marchent tout doucement,
Expriment le nom de la Belle.
(poème du XVIIIe s.) 

J'ai bien dormi à Belle dormant.

Il existe des films du sommeil, pas du rêve, mais du sommeil, des films dont la vocation est de vous plonger dans une douce torpeur, de façon irrésistible, ce qui les rend très agréables à suivre, parce qu'on les suit très bien, peut-être même mieux à moitié endormi que les yeux grands ouverts. Belle dormant est de ceux-là. Evidemment pour que ça marche il faut que le film vous jette lui aussi un sort. Que quelque chose vous pique, non pas le doigt mais les yeux, pour que subitement vous vous endormiez, non pas pour 100 ans mais le temps du film, jusqu'à ce que l'enchantement soit rompu, à la faveur non pas d'un baiser mais d'une caresse, comme un chuchotement au coin de l'oreille. Car c'est de cela qu'il s'agit: Belle dormant est un film qui s'écoute (et ce d'autant plus qu'Arrietta est un cinéaste de l'oreille), dans la pure tradition des contes d'autrefois. Parce que les contes ça s'écoute, ça ne se regarde pas, ça ne se lit même pas, c'est ce qu'on vous racontait le soir, quand vous étiez enfant, pour vous endormir. Les contes ça sert d'abord à ça: une histoire à dormir, non pas debout mais couché dans son lit ou, comme ici, bien installé dans son fauteuil, bercé par des voix, une musique, des silences... Et là, on peut dire que ça fonctionne. Très vite même, dès les premières mesures de batterie (tams-tams d'aujourd'hui), qui annoncent le sortilège et continueront de le scander tout au long du film.
Quel est donc ce sortilège? Je dirais: l'horreur numérique. Il est un fait que visuellement parlant, au niveau de la lumière et des couleurs (on croirait le film bidouillé avec iMovie), Belle dormant est assez laid... c'est ça qui pique les yeux. L'enchantement ne passe pas, ne passe plus, par l'image, quand bien même Arrietta essaierait désespérément, et de façon presque touchante, de lui donner une vieille teinte argentique (à la différence de Merlin), mais par le son, moins abîmé par les ravages du numérique et pour le coup plus à même de vous envoûter... Belle dormant c'est la beauté endormie et l'émotion avec, pas la beauté pour la beauté, ni l'émotion pour l'émotion (n'importe quel documentaire animalier est à la fois beau et émouvant), mais la "beauté émouvante" des films d'avant, techniquement moins parfaits, mais plus proches de la réalité, de celle que voit l'œil humain, forcément imparfait... Certes tout n'est pas laid dans Belle dormant, le regard se trouve par instants réveillé, là par des échos "coctaliens" aux anciens films d'Arrietta (les ailes de l'ange, Narcisse se mirant dans l'eau, etc.), là par quelques "peintures" (la reine de Kentz écoutant la prophétie d'une grenouille bleue - Nathalie Trafford, coproductrice du film, ressemble à Edith Clever dans la Marquise d'O... de Rohmer -, un tel plan ça réveille...), mais l'émotion est ailleurs, dans ce qui fait le présent du film, parce que Arrietta aka Arrieta aka Arietta, Ariette en espagnol, soit un petit air léger, est aussi, comme les cinéastes en "ette", Biette et Rivette, un cinéaste du présent. Et le présent ici c'est ce qu'on écoute les yeux mi-clos. Alors? Alors rien. Juste ça: j'ai bien dormi à Belle dormant et j'ai beaucoup aimé...

jeudi 26 janvier 2017

Steve

Par monts et par vaux.

Jean-François Stévenin est un homme du Jura. Ses films, trois seulement en l'espace de 30 ans - Passe montagne (1978), Double messieurs (1985), Mischka (2001), rien depuis - en portent la trace. Où se mêlent attachement au pays et goût de l'aventure, massivité des corps et vagabondage des idées. C'est un cinéma qu'on pourrait qualifier de géologique, à la fois profondément ancré - l'œuvre semble faite de multiples strates, à l'image du sol jurassien (assise identitaire, sédiments biographiques, dépôts cinéphiles, etc.) -, et comme soumis à d'étranges déformations: des plissements, des collisions, qui voient les films se disloquer en petits blocs narratifs, morceaux d'histoires butant les uns contre les autres ou, au contraire, creusant des entailles - combes, cluses et autres reculées - dans l'agencement du récit. Si les films de Stévenin ne se réduisent pas à leur seule géographie, force est de reconnaître le rôle primordial que celle-ci y joue. N'est-ce pas là d'ailleurs, dans ces paysages accidentés de forêts et de lacs, de plaines et de rivières, de plateaux et de canyons, que trouve son origine l'amour viscéral de Stévenin pour le western? On peut toujours convoquer Ford, Mann ou encore Hellman, c'est bien, en premier lieu, dans cette géographie primitive qu'il faut chercher les motifs westerniens de son œuvre.

Reste qu'on ne saurait pousser trop loin l'analogie entre le cinéma de Stévenin et le western. D'abord, on l'a dit, parce que ce serait limiter l'œuvre à sa dimension géographique, n'y voir qu'une inscription de l'homme dans son milieu naturel, si grandiose soit-il, jusqu'à célébrer l'espèce de communion qui peut exister entre les deux. Ensuite, parce que le territoire chez Stévenin n'a pas la même fonction que dans le western. L'espace y est moins à conquérir, à travers le thème de la frontière, qu'à redécouvrir, moins à défricher qu'à déchiffrer. Les personnages de Stévenin ne sont pas des pionniers. Pour eux, l'histoire n'est pas à écrire, elle est en marche depuis longtemps. A ce titre, ils font davantage figure d'héritiers. Mais de quoi ont-ils hérité? C'est la question que pose Stévenin dans ses films. Le désir d'enfance, si prégnant chez lui, se double d'un autre désir, indissociable: le désir d'en France. Dans Passe montagne, son premier film qui est aussi son plus autobiographique, l'aventure est tout autant celle de l'enfance que celle du pays (pour l'anecdote, on rappellera que Stévenin est né à Lons-le-Saunier, patrie à la fois de La vache qui rit, le célèbre fromage pour culottes courtes, et de Rouget de Lisle, l'auteur de La Marseillaise). Si le film a tout du voyage initiatique  - on part en brodequins à la recherche d'une mystérieuse combe perdue dans la montagne -, il prend surtout pour le réalisateur l'allure d'un retour aux origines. Moins les siennes d'ailleurs, simplement esquissées, que celles de sa région, espace déserté (par les femmes notamment), mais où persiste encore, non perverti par l'idéologie moderniste, tout ce qui fait la richesse de l'humain: l'authenticité des relations, même si elles se révèlent des plus frustes, le sens de la convivialité, même si elle se résume à boire des coups ou à se mitonner de bons petits plats, une certaine innocence aussi. Ce qui aurait pu n'être qu'un périple lourdement chargé sur le plan symbolique ou, à l'inverse, un document purement ethnographique sur la vie des bûcherons dans le Jura, devient chez Stévenin, par la grâce d'une mise en scène constamment inventive, faite de rencontres inattendues et de dérapages contrôlés, une incroyable plongée dans la France profonde. L'héritage est bien là. Car la France profonde, finalement, est en chacun de nous, plus ou moins enfouie, inscription un peu honteuse par son côté caricatural - on la raille volontiers chez l'autre -, et dont on ne prend bizarrement conscience que lorsqu'on s'éloigne du pays. "C'est en roulant pendant huit jours dans le Nevada, c'est en Amérique que je me suis senti français", répondait en 1981 Jean-François Stévenin à un questionnaire des Cahiers du cinéma sur le cinéma français. "C'est là, disait-il, que j'ai compris que j'étais presque franchouillard, alors qu'on m'appelle Steve, que j'ai toujours été avec des blue-jeans, des bottes, des ceinturons, que j'étais une sorte d'enfant d'Amérique mal né en France et qui heureusement, grâce au cinéma, avait retrouvé sa patrie américaine..." (Cahiers du cinéma n°325, juin 1981). Et c'est vrai que dans ses films l'aspect franchouillard ne se manifeste pleinement que si les personnages sortent de leur environnement quotidien. Pas besoin d'aller jusqu'en Amérique, mais à chaque fois la nécessité de s'extraire du cadre, par le biais d'une longue escapade, où le réalisme des figures (la France des villages, des beaufs, des autoroutes et des campings) côtoie des moments de pure poésie: la marche dans la forêt dans Passe montagne, le voyage de nuit en ambulance dans Double messieurs, l'apparition de Johnny Hallyday - véritable épiphanie - dans Mischka.

C'est tout le sens chez Stévenin de son double statut de cinéaste et de comédien. La France y est vue à la fois de l'extérieur - c'est le regard "américain" de Stévenin, filmant son pays comme un espace illimité, ouvert à tous les possibles - et de l'intérieur, tel un réservoir d'énergies, le plus souvent contradictoires, typiquement français, ce que synthétisent à merveille le corps de l'acteur et sa gestuelle (il n'est pas karatéka pour rien), compromis idéal entre, d'un côté, la douce compacité d'un Villeret ou d'un Roussillon, et de l'autre, l'agitation furieuse d'un Afonso, sorte de Bébel déjanté, toujours en surrégime. Cette dualité dans la manière de regarder la France, mélange de contemplation (ainsi le mont Aiguille dans Double messieurs) et de désordre joyeux, qui fait déborder les plans, permet au cinéaste d'échapper aux pièges qui guettent habituellement la comédie naturaliste (point de vue condescendant, portraits brossés à gros traits, etc.). En cela, il est plutôt proche des "poéthnologues" du cinéma français, de Rouch à Guiraudie, en passant par Rozier. Mais il s'en distingue aussi par le conformisme de ses goûts, j'entends de ses goûts non cinéphiles, communs à beaucoup de Français (Johnny Hallyday, présent dans Mischka, était déjà évoqué dans Double messieurs), ce qui finalement l'identifie à ses personnages. Les films de Stévenin apparaissent ainsi peuplés de drôles de zèbres, que l'auteur propulse sur les routes de France (la carte routière est un motif récurrent dans son œuvre) pour que s'exprime, au-delà du pittoresque (ruralité, excentricité, marginalité...) qui les accompagne et leur confère, par endroits, un petit côté célinien, le caractère universel de leurs aventures (les relations entre hommes dans Passe montagne, la rencontre avec la femme dans Double messieurs, la recomposition d'une famille dans Mischka). Une manière en définitive de faire voler en éclat, via les déflagrations du récit, toute une imagerie de la France profonde. C'est la grande force du cinéma de Stévenin. La France profonde n'y est pas que révélée, elle sert aussi de révélateur. Non seulement Stévenin nous invite à découvrir, par l'acuité de son regard, la France dans ce qu'elle a de plus profond, de plus profondément humain, à travers entre autres l'esprit hâbleur, râleur, gouailleur, qu'il y fait régner, mais il réussit également, par sa façon minutieuse d'assembler tous ces petits rouages qui assurent le bon fonctionnement du récit (il y a de l'horloger comtois chez lui), à recréer une France dans laquelle tout le monde peut, à un moment donné, se reconnaître. Car la France de Stévenin n'est pas que traversée en zigzag ou en diagonale, à l'instar du fou sur son échiquier, elle est surtout inventée, au sens où, selon Julien Green, c'est par l'invention (cf. le travail sur le son dans les films de Stévenin), et non par l'observation et le souvenir qui ne font que la nourrir, que l'œuvre s'apparente à la vie. Etant entendu aussi que les personnages, au départ très stéréotypés, finissent toujours par acquérir, au fil de leurs pérégrinations, une épaisseur romanesque. Mischka est sur ce point exemplaire. Les quatre "routards" du film se révèlent, au bout du compte, très différents de l'image qu'ils offraient initialement. Le vieux Mischka n'est pas si impotent que cela. Et derrière l'image convenue du pauvre invalide qu'on abandonne en plein été sur une aire d'autoroute (lieu privilégié pour les rencontres chez Stévenin), se dessine progressivement le portrait complexe d'un personnage bourru, xénophobe - il déteste les "Boches" -, et pourtant capable par sa seule présence de redonner du sens à la vie des autres, à commencer par celle de Gégène, l'infirmier alcoolique. Quant au personnage de Müller, qui est un peu le souffre-douleur de Mischka et de Gégène - rappelant ainsi le "Kuntch", le copain d'enfance qu'on ne voit jamais dans Double messieurs -, il est emblématique du cinéma de Stévenin. A lui seul, il cristallise la relation empathique qui lie le cinéaste à ses personnages. Il est le doux dingue du film, personnage en marge et néanmoins central puisque c'est par lui que se fait la rencontre avec Johnny Hallyday. La jonction entre ces deux extrêmes - l'idiot et l'idole - constitue le plus beau moment du film. On apprend de Müller qu'il y a plusieurs années, lorsqu'il était pompier, il avait été la première personne que Johnny avait vue en reprenant connaissance après un accident de la route. Depuis le chanteur lui rend visite chaque été. Cette fois encore, il est venu (en hélicoptère). On le voit même soigner la blessure que l'autre arbore au visage. Par ce geste, magnifique, c'est la France dans sa totalité qui se trouve embrassée. 

vendredi 20 janvier 2017

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Romance of radium de Jacques Tourneur (1937). [via kebekmac]

Tout Tourneur en 10 minutes. Génial.

jeudi 19 janvier 2017

Vanishing Twin


Cathy Lucas



POP EYE  # 12

Choose your own adventure, Vanishing Twin.

Cathy Lucas, c'est d'abord Fanfarlo, groupe dont je ne connais que le premier album Reservoir, une petite merveille, connu également pour le clip qui accompagne l'une des chansons, "The walls are coming down", dans lequel un prestidigitateur refait le célèbre numéro de Houdini, s'extrayant d'une camisole de force suspendu à un filin (on se croirait dans le Prestige de Christopher Nolan), album marqué par le goût de l'ornementation et des arabesques, qui mêlent cuivres, violons, guitares et autres mandolines, rappelant des groupes comme Beirut, Arcade Fire ou encore Broken Social Scene... Cathy Lucas, c'est aussi My Sad Captains, avec lequel elle collabora au début, puis Orlando, projet plus personnel, toujours en cours, avec Tom Furse (The Horrors) pour Earth moon earth and other round trips et Tomaga (Valentina Magaletti et Tom Relleen) pour Playtime. Music for video games (cf. Theme for a telepathic amphibian)... Enfin, last but not least, Cathy Lucas, jeune femme décidément très occupée, c'est deux supergroupes: Innerspace Orchestra, avec Tom Furse et la chanteuse Rose Elinor Dougall (The Pipettes, Mark Ronson & The Business), et donc Vanishing Twin, avec Valentina Magaletti, Elliott Arndt, le génial Phil M.F.U. (Man From Uranus), une sorte de professeur Nimbus de l'électro-rock, et Susumu Mukai (alias Zongamin). 
Vanishing Twin. Un nom lugubre (hommage à la "jumelle" manquante de Cathy Lucas, foetus résorbé pendant la grossesse - là on se croirait dans un film de Cronenberg) pour une musique qui n'a rien de lugubre, que les esprits chagrins, ceux qui pleurent toujours Trish Keenan, qualifieront de "sous-Broadcast", alors qu'elle s'en démarque par son côté plus surréaliste, presque vanvlietien, qu'elle doit en grande partie aux bidouillages sonores de Man From Uranus et sa "psychédélie moogstatique" (cf. entre autres "Vanishing twin syndrome" et "Truth is boring"), et quand bien même Broadcast ne serait jamais très loin, comme sur "Eggs", "The conservation of energy" ou "Choose your own adventure", de la même façon qu'on pense à Beach House à l'écoute de "Telescope" tant la voix de Cathy Lucas rappelle ici celle de Victoria Legrand... Mais c'est surtout au début des morceaux, car par la suite, et c'est ce qui fait l'originalité de Vanishing Twin, viennent se greffer, parfois dans une folle sarabande, non seulement les bruits hétéroclites de M.F.U., mais aussi toute une variété de styles: jazzy, ambient, krautrock et même classique ("Eggs" a des accents ravéliens), joués par une multitude d'instruments, allant jusqu'à incorporer un peu de musique africaine (peut-être parce que le label c'est Soundway records) avec le morceau-bonus, "It sends my heart into a spin"..., autant d'étrangetés qui font de cette aventure, suggérée par le titre de l'album, une expérience à la fois secrète et lumineuse... bref, magique.

dimanche 15 janvier 2017

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The other side of hope d'Aki Kaurismäki.

Extrait d'une conversation (à trois):

- Alors comme ça tu n'as pas aimé Neruda?
- Non, trop de bluff, trop de flafla...
- Avec Jackie tu vas être servi.
- Tu l'as vu?
- Pas encore, mais j'imagine que c'est pareil.
- Sauf que là il y a Natalie Portman.
- Ho, tu es fan de Natalie Portman?
- Pas spécialement, mais Jackie c'est un film d'actrice.
- Tu aimes les films d'actrices, toi?
- Pas spécialement non plus, mais dans le cinéma actuel, surtout américain, l'actrice c'est souvent ce qui sauve un film.
- Ah oui?
- Oui... Pour moi aujourd'hui, dans le cinéma d'Auteur, avec un grand A, celui qui est prisé par la critique, cinéma boursouflé et tape-à-l'œil, le seul truc qui permet d'avaler la pilule, c'est l'actrice, quand elle est là bien sûr...
- A la place de l'auteur? 
- Pas à la place, mais en face, le forçant du coup, par sa présence et son jeu, à la regarder, la regarder elle, et non plus se regarder lui, en train de filmer, avec tous les effets de manche que ça entraîne...
- Les grands auteurs ne sont pas tous narcissiques...
- Un peu quand même... Sinon on a affaire à de grands enfants. L'actrice est là alors pour leur faire oublier leurs jouets. 
- Ha ha ha...
- Et ça marche aussi avec les acteurs?
- Peut-être, mais c'est plus compliqué.

A venir: Cathy Lucas et Vanishing Twin, à propos de l'album Choose your own adventure, le dernier en date à tourner en boucle sur ma platine.

samedi 14 janvier 2017

De mes yeux vu




La Prunelle de mes yeux d'Axelle Ropert.

C'est une comédie revêche - tant mieux, c'est rare - à la fois grincheuse et grinçante, par moments plus grincheuse que grinçante, à d'autres c'est l'inverse, d'où l'impression d'y croiser pêle-mêle Mocky, Chabrol et Hawks... ce qui me fait penser à la blague, qui d'ailleurs n'en était pas une, de Moullet sur les cinéastes nés sous le signe du Cancer, comme justement Mocky, Chabrol et Hawks, dont les comédies sont volontiers grinçantes. Bon, Axelle Ropert n'est pas Cancer, elle est Verseau, comme Truffaut et Lubitsch, mais aussi Ida Lupino, qui a composé l'un des plus beaux personnages d'aveugles au cinéma, sinon le plus beau, je veux parler de Mary Malden dans la Maison dans l'ombre de Nicholas Ray... Qui dit aveugle dit mélo, sauf qu'ici ce n'est pas le cas, le mélo c'est bon pour les Taureau (Borzage, Ophuls, Sirk, Mizoguchi, Vecchiali...). Qui dit aveugle dit surtout musique, et là ça marche, ça file même, entre pop (belle partition - cf. la bande-annonce - de Benjamin Esdraffo, très prolifique cette année, après Love & friendship et avant Belle dormant) et rebétiko (késako? - une musique populaire grecque, pas la plus gaie des musiques), entre Beethoven ("Lettre à Elise") et The Gist (Love at the first sight, un tube new wave de Stuart Moxham, l'ex-leader des Young Marble Giants, que reprit Etienne Daho sous le titre "Paris Le Flore", cf. le clip, on y porte aussi des lunettes noires, ha ha)... car la comédie romantique, ça doit filer, à pleine vitesse quand c'est plat, terrain propice aux punchlines, mais aussi pouvoir ralentir, quand ça grimpe au niveau des sentiments, quitte à être abrupt, parfois même discordant ("si bémol!"), ce qui fait que ça grimace, à l'instar d'Elise, la jeune femme aveugle qui accorde les pianos (Mélanie Bernier), et de Théo, le joueur - très mauvais - de bouzouki, faux aveugle et dont on se demande s'il est vraiment grec (Bastien Bouillon a la bouille d'Yves Rénier jeune!), ça rouspète aussi, comme on le ferait après s'être cogné contre un obstacle qu'on n'aurait pas vu, comme l'a fait une bonne partie de la critique sous prétexte qu'un film qui tord le cou aux conventions, vous prend à rebrousse-poil et court ainsi le risque de vous rendre d'aussi mauvaise humeur que ses personnages, est un film raté. Bah non, puisque c'était le but: pas de faire un film raté, mais un film qui fait grincer les dents (les ratiches dirait Théo). Ce qui fait que c'est après, à l'image des deux héros, s'avouant enfin leur amour, que nous aussi, une fois le film projeté, voire passé quelques jours, le temps d'y repenser, de repenser aux scènes les plus importantes, qui sont aussi les plus réussies, oubliant ce qui ne fonctionne pas, on se dit que finalement on l'aime bien cette comédie pas aimable d'Axelle Ropert.

vendredi 13 janvier 2017

Fosbury

Les anarchistes professent en s’appuyant sur l’observation, que l’Etat et tout ce qui s’y rattache n’est pas une pure entité ou bien quelque formule philosophique, mais un ensemble d’individus placés dans un milieu spécial et en subissant l’influence. Ceux-ci élevés en dignité, en pouvoir, en traitement au-dessus de leurs concitoyens, sont par cela même forcés, pour ainsi dire, de se croire supérieurs aux gens du commun, et cependant les tentations de toute sorte qui les assiègent les font choir presque fatalement au-dessous du niveau général.
C’est là ce que nous répétons sans cesse à nos frères, - parfois des frères ennemis - les socialistes d’Etat: "Prenez garde à vos chefs et mandataires! Comme vous, certainement, ils sont animés des plus pures intentions; ils veulent ardemment la suppression de la propriété privée et de l’Etat tyrannique; mais les relations, les conditions nouvelles les modifient peu à peu; leur morale change avec leurs intérêts, et, se croyant toujours fidèles à la cause de leurs mandants, ils deviennent forcément infidèles. Eux aussi, détenteurs du pouvoir, devront se servir des instruments du pouvoir: armée, moralistes, magistrats, policiers et mouchards." [...]
Ainsi les anarchistes ont à cet égard les principes les plus arrêtés: d’après eux, la conquête du pouvoir ne peut servir qu’à en prolonger la durée avec celle de l’esclavage correspondant. Ce n’est donc pas sans raison que le nom d’"anarchistes" qui, après tout, n’a qu’une signification négative, reste celui par lequel nous sommes universellement désignés. On pourrait nous dire "libertaires", ainsi que plusieurs d’entre nous se qualifient volontiers, ou bien "harmonistes" à cause de l’accord libre des vouloirs qui, d’après nous, constituera la société future; mais ces appellations ne nous différencient pas assez des socialistes. C’est bien la lutte contre tout pouvoir officiel qui nous distingue essentiellement; chaque individualité nous paraît être le centre de l’univers, et chacune a les mêmes droits à son développement intégral, sans intervention d’un pouvoir qui la dirige, la morigène ou la châtie. (Elisée Reclus, L’anarchie, 1894)



Tout ça pour dire que je rêve d'un film "anarchiste", au sens reclusien du mot, qui ferait fi des règles établies, non pas quant à l'écriture d'un film (le modernisme n'a rien de révolutionnaire, bien au contraire), mais quant à son financement, cette espèce de quémandage auquel on doit se soumettre, auprès de ceux qui ont le pouvoir (CNCtélévision, régions, etc.), pour qu'un film voit le jour. Je rêve d'un film capable de s'épanouir librement, totalement, sans (trop de) contraintes, en interaction avec son milieu, celui d'une petite équipe, s'affairant harmonieusement autour d'un projet commun. Et la révolution là-dedans? Bah non, sauf à considérer comme révolutionnaire le projet lui-même: l'histoire d'un type qui, à l'instar de Fosbury, qui lui a vraiment révolutionné son sport, franchirait les obstacles (ceux de l'amour en l'occurrence, on ne se refait pas) en leur tournant le dos.

Voilà c'est dit... on peut passer à autre chose.

A venir: la Prunelle de mes yeux d'Axelle Ropert.

mardi 10 janvier 2017

[...]

Quelques mots sur Diamond island de Davy Chou et le Parc de Damien Manivel, deux beaux films qui vont très bien ensemble (comme dirait Paul McCartney):



Forwards.

Diamond island ou comment se projeter hors du temps, dans un autre temps, quand tout ce qu'on a laissé derrière soi - une mère, une maison, un village - va tôt ou tard disparaître et que devant soi, par-delà les chantiers de la ville où l'on est venu travailler, tout paraît chimérique, virtuel, ouvrant des horizons inaccessibles, malgré les promesses, celles d'un grand frère et son projet-mystère... Comment aller de l'avant, sinon en réenchantant les lieux: traverser la nuit, à moto, attiré par les néons de cet improbable Vegas qu'est l'île aux diamants, avec son i-Phone pour séduire les filles, et l'espoir d'un premier baiser; chaque nuit comme un nouveau coup de cœur, comme le Coup de cœur de Coppola auquel le film de Davy Chou fait écho par son parti pris esthétique, à la limite du kitsch, toutes ces lumières scintillantes, ces couleurs flashy, qui fascinent le jeune Bora, alter ego du cinéaste, lui-même fasciné par ce qui lui rappelle sans doute, sur un mode à la fois criard et féerique, le cinéma d'Hollywood, celui des studios, machine à rêves à laquelle on rêve, les yeux mi-clos.

Backwards.

Le Parc (attention spoilers!) ou comment remonter le temps, avant la rencontre amoureuse, rencontre engagée sous les meilleurs auspices, un teen movie "poétevin", dans un parc un bel après-midi d’été, avec cette maladresse si touchante, dans les gestes et les mots, qui est propre à l'adolescenceet pourtant, une fois le soir venu, rencontre déjà suspendue et même enterrée, à coups de SMS, dans la lueur du crépuscule, le sentiment de présent atteignant ici son apogée... Comment revenir en arrière, sinon en réenchantant l’histoire: traverser la nuit, en somnambule, comme sous l’emprise de quelques maléfices, comme dans Vaudou, le film de Jacques Tourneur que Manivel réinvente, "à reculons", où l’on croiserait le grand zombi noir, mais cette fois bien vivant, en gardien du parc - c’est lui qui éclaire le sentier, c’est lui qui ramasse le smartphone que la jeune fille a laissé tomber (à l’instar du mouchoir blanc abandonné dans Vaudou), c’est lui qui se lance dans un rituel de possession et c’est lui qui, à la fin, porte la jeune fille dans ses bras pour la transporter ailleurs, en barque, non pas vers l'île des morts mais jusqu’au petit matin où elle pourra se réveiller, guérie.

samedi 7 janvier 2017

2017




The railrodder (1965) de Gerald Potterton et Buster Keaton.

Après les Tops 2016, quelques Hopes 2017: (par ordre alphabétique)

Belle dormant d’Ado Arrietta - Certain women de Kelly Reichardt - Lost city of Z de James Gray - Madame Hyde de Serge Bozon - The other side of hope d’Aki Kaurismäki - Que le diable nous emporte de Jean-Claude Brisseau - Split de M. Night Shyamalan - Yourself and yours de Hong Sang-soo...

Sinon premier film de l'année que j'ai vu: Neruda de Pablo Larraín. Bon, ce n'est pas bon du tout. Je ne dirai pas, faut pas exagérer, que c'est à moitié abruti à moitié con, comme il est dit du personnage de Peluchonneau (l'inspecteur qui traque Neruda), mais plutôt à moitié prétentieux à moitié pompeux. S'il est question dans ce film - version latino et ampoulée de Arrête-moi si tu peux avec Heat et Public enemies en point de mire - de savoir qui de Neruda ou de Peluchonneau est le personnage principal, pour Larraín, ça ne fait aucun doute, le personnage principal c'est lui, égal en génie des autres Pablo du film (Neruda, Picasso), tant il se regarde filmer, nous en fout plein la vue, multipliant les effetsles mouvements de caméra (une caméra tournoyante, à la Ruiz), dans des couleurs désaturées, vintage à souhait, le tout découpé dans tous les sens et tartiné, jusqu'à l'écœurement, de grande musique, celle entre autres de Penderecki et de Grieg, réussissant pour le coup l'exploit de rendre ses deux protagonistes aussi excitants qu'une paire de snow boots dans un sac à patates. Bref, tout ça est d'une suffisance crasse, la modestie n'est vraiment pas ce qui étouffe La Reine (je pense à ce moment du film où le président du sénat chilien converse avec Neruda et lui conseille d'être plus modeste, on ne saurait mieux dire au réalisateur), et si Jackie est du même tonneau, eh bien... autant revoir le film de Sattouf.

Heureusement j'ai vu aussi Diamond island de Davy Chou et le Parc de Damien Manivel. Note à suivre.