mercredi 31 décembre 2014

[...]




Chafariz das virtudes, la célèbre fontaine de Porto, filmée par Manoel de Oliveira (qui vient de fêter ses 106 ans).

Bonne année à tous!

mardi 30 décembre 2014

Le Temps (1)

Une nouvelle de Patrick Modiano.

J'avais connu Guy Scheffer au cours des années soixante et puis je n'avais plus entendu parler de lui après la crise des années soixante-dix: sa disparition avait coïncidé avec celle de ma jeunesse, des DS 19, de la croissance économique et de la "modernité", terme révolu qu'on ose à peine de nos jours prononcer à voix haute.
Et voilà qu'après quinze ans, l'entrée de l'appartement de Scheffer est identique à elle-même: moquette grège, murs et portes chocolat, faux plafond orange d'où filtre la lumière de tubes fluorescents. Et cette lumière du plafond vacille et s'éteint par instants, comme un souffle de plus en plus faible.
Dans un coin, je remarque l'un des sièges que Guy Scheffer nommait "champagne chair" car leur forme était celle d'une coupe de champagne: dossier de Plexiglas arrondi, tige et pied circulaire de métal. Quelle impression vous fait une "Champagne chair" vieille de quinze ans? Le temps y a laissé sa marque: des cloques gondolent le dossier de Plexiglas, fendu en son milieu. La lumière fluorescente révèle les trous de la moquette et les plaques qui, par endroits, écaillent comme une lèpre le chocolat des portes.
Je pénètre dans le grand salon dont les baies vitrées coulissantes donnent sur le Bois de Boulogne. Oui, c'est bien toute la "modernité" de la fin des années soixante que je retrouve là, conservée par miracle. Murs d'acier satiné. Immense canapé en vinyle blanc. Tabourets d'Altuglas. A droite, autour de la cheminée, que protège un pare-feu en verre, une table ronde et des chaises basses en rhodoïd. Les tiges de fer de tailles différentes et soudées l'une à l'autre, aux quatre coins de la pièce, composent un "stabile thermique" qui servait à chauffer l'appartement pendant l'hiver. Fauteuils en Skaï blanc en forme de coquilles... Un soir, Scheffer m'avait énuméré, d'un air distrait, tous ces matériaux "contemporains" auxquels, désormais, il faudrait s'habituer pour vivre avec son temps.
Je lève la tête vers les spots fixés à une tringle au plafond. L'un d'eux s'est allumé et incendie d'une tache brillante la moquette orange. Sous les rayons du soleil de cette fin d'après-midi, les murs et les meubles lancent des scintillements qui me font cligner des yeux. Là-haut, entre la tringle et le plafond, une araignée a tissé sa toile.
Je passe dans la chambre de Scheffer. Le lit à baldaquin d'acier est là, sur son petit podium, mais il manque le sommier. Les bandes obliques en Skaï jaune vif et blanc, qui se prolongent du sol au plafond et les rideaux en chintz blanc me causent un malaise. La salle de bains est allumée: plafond laqué noir. Murs de Formica rouge. Moquette noire en Nylon. Ni savons, ni serviettes, ni rasoir. De retour au salon, je me demande si Scheffer habite toujours ici.
Quelle drôle d'idée de lui avoir téléphoné quinze ans après... Ceux qui avaient fait partie, comme moi, de l'entourage de Scheffer, l'avaient oublié ou le croyaient mort. Je voulais en avoir le cœur net.
Il n'était pas dans l'annuaire mais son numéro figurait sur l'un de mes vieux agendas. Seul l'indicatif avait changé, trois chiffres remplaçant Jasmin. Les sonneries se succédaient et je me disais que Scheffer n'était plus là. D'ailleurs, se souviendrait-il de moi?
On avait décroché au bout de longues minutes. Un silence.
- Pourrais-je parler à Guy Scheffer?
- Lui-même. De la part de qui?
Je lui avais dit mon nom.
- Vous avez de la chance... Je ne réponds plus jamais au téléphone...
- Je serais heureux de vous revoir.
- Vraiment?
Sa voix m'avait paru lointaine, assourdie par la distance et les années... J'aurais été rassuré s'il avait manifesté de la surprise pour ce coup de téléphone impromptu ou même si j'avais dû lui rappeler qui j'étais. Mais non. Cette voix un peu lasse,  courtoise, cet air de ne s'étonner de rien...
- Venez samedi, à six heures du soir. Je serai peut-être retardé à l'extérieur. Je laisserai la clé sous le paillasson. Entrez. Faites comme chez vous. Au revoir.
Un silence. Puis une sorte de déclic. J'avais fini par raccrocher avec l'impression inquiétante d'avoir entendu la bande d'un magnétophone. Si cette voix était bien celle de Scheffer, quand avait-elle été enregistrée? Etait-il encore vivant ou avait-il pris ses dispositions pour le laisser croire? Je me souvenais de sa présence discrète, de sa rapidité à se déplacer et puis à disparaître: capable d'avoir plusieurs rendez-vous à la fois; et vous fausser compagnie de la même manière féline qu'il mettait à vous recevoir dans son appartement.
"Entrez. Faites comme chez vous." A quelle heure viendra-t-il me retrouver? A-t-il beaucoup vieilli? Le reconnaîtrai-je? Mon malaise devant le Skaï et le chintz de sa chambre s'aggrave au milieu du salon. J'éprouve une allergie pour tous ces matériaux synthétiques qui ont été jadis la marque de la "modernité" et de mes débuts dans la vie. J'ai peur de m'asseoir sur le canapé de vinyle ou l'une des chaises en rhodoïd. Je suffoque dans ce salon.
Alors, par l'escalier en spirale, je gagne l'étage supérieur. Scheffer y avait aménagé une pièce qu'il appelait la "plage". Ici, j'avais assisté à de nombreuses soirées, j'avais eu vingt ans, je crois que j'avais été heureux. Je me rappelle combien cette pièce, déserte et silencieuse aujourd'hui, résonnait de rires et de musiques. Les deux sofas roses n'ont pas changé de place et leurs teintes se marient avec la couleur miel des murs en béton - un béton brut que Scheffer avait choisi et qui évoquait selon lui le sable des plages jamaïquaines. Un portique ouvre sur la terrasse. Les vitres des grandes baies sont foncées comme le verre de lunettes de soleil et protégées par des stores en coton blanc. Au plafond, les pales vertes d'un ventilateur tournaient en permanence. "Comme ça, m'avait dit Scheffer, de sa voix distraite, on se croit toujours en été"...
J'ai mis en marche le ventilateur et je me suis allongé sur l'un des sofas. Les pales brassent lentement l'air chaud de cette fin d'après-midi et j'essaie de retrouver l'ambiance des soirées chez Scheffer. Etranges soirées, étrange époque que celles de mes vingt ans. Goût pour le Nirvana. Tenues de cosmonautes et châles du Cachemire. Voyages initiatiques vers l'Asie mais aussi départ pour la lune. Certains soirs, dans l'appartement de Scheffer, on ne savait plus très bien si l'on était à Cap Canaveral ou à Katmandou. Des lampes à rhéostat projetaient sur les murs d'acier des nuages géométriques dont les couleurs prenaient tous les tons du spectre. Il flottait une odeur d'encens et la plainte d'une cithare indienne. La silhouette de Scheffer glissait parmi les groupes allongés sur les coussins, les mains tendues à la recherche d'une cigarette de marijuana. Lui, c'était un cigare qu'il fumait, pensif au bord de la terrasse, l'air d'un capitaine qui surveille l'appareillage de son paquebot.

(à suivre)

lundi 22 décembre 2014

[...]




Mon Top films 2014:

1. Boyhood de Richard Linklater
2. La Vengeance d'une femme de Rita Azevedo Gomes
3. The Grand Budapest hotel de Wes Anderson
4. Night moves de Kelly Reichardt
5Je ne suis pas morte de Jean-Charles Fitoussi
6. Sunhi de Hong Sang-soo
7. Adieu au langage de Jean-Luc Godard
8. Phantom power de Pierre Léon
9. Abus de faiblesse de Catherine Breillat
10. L'Enlèvement de Michel Houellebecq de Guillaume Nicloux

Suivent: Aimer, boire et chanter d'Alain Resnais - Le vent se lève de Hayao Miyazaki - White bird de Gregg Araki - Wrong cops de Quentin Dupieux - Arrête ou je continue de Sophie Fillières - Welcome to New York d'Abel Ferrara...

Pas vus: les Bruits de Recife de Kleber Mendonça Filho - At Berkeley et National Gallery de Frederick Wiseman - l'Etrange petit chat de Ramon Zürcher - Edge of tomorrow de Doug Liman - le Conte de la princesse Kaguya d'Isao Takahata - Et maintenant? de Joaquim Pinto... (en attente: Pasolini d'Abel Ferrara)

Flop 2014:

- Bande de filles de Céline Sciamma
- Bird people de Pascale Ferran
- Deux jours, une nuit de Jean-Pierre et Luc Dardenne
- L'Homme qu'on aimait trop d'André Téchiné
- Métamorphoses de Christophe Honoré
- Nymphomaniac - volume 2 de Lars von Trier 
- Party girl de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis
- Saint Laurent de Bertrand Bonello
- Tom à la ferme de Xavier Dolan
- 12 years a slave de Steve McQueen

dimanche 21 décembre 2014

[...]




Vous l'attendiez tous, la voilà... ma compil' de Noël!

1. Hot dreams, Timber Timbre

+ Beat the drum slowly Curtains!?
2. Light house, Future Islands
Seasons (Waiting on you) + Like the moon
3. A dog's life, Wild Beasts
Wanderlust Sweet spot
4. Steppin' in, The Notwist
5. Wrong scooter, Limousine
6. Had it all, Allah-Las
7. The most immaculate haircut, Metronomy
8. Paralipomenon, Dorian Pimpernel
9. Sensitive, Mr Twin Sister
10. Never work for free, Tennis
11. His parents' jeep, Lawrence Arabia
12. Extra curricular, My Sad Captains
13. Crush!, Tahiti 80
14. The party line, Belle and Sebastian
15. In love with useless, A Sunny Day in Glasgow
16. Space opera, Florent Marchet
17. Boggie nights, Sean Nicholas Savage
18. Red eyes, The War On Drugs
19. Vad hände med dem?, The Brian Jonestown Massacre
20. Serge singe, Aquaserge
21. Lost souls/Eelings, Trust
22. Holy city, Joan As Police Woman
23. Sci-fi gulag, Get Well Soon
24. Joe & Rose, Forever Pavot
25. In and out of sight, The Horrors
26. Wizard staff, Wampire
27. Shelter song, Temples
28. Way to be loved, Tops
29. Dye the water green, Bibio
30. Dark sunglasses, Chrissie Hynde

lundi 15 décembre 2014

Playlist 2014




Mon Top albums 2014:

[ajout du 20-12-14: The Brian Jonestown MassacreRevelation, que je redécouvre, peut-être le vrai numéro 1 de l'année, finalement]
Vad hände med dem? - What you isn't - Unknown - Memory camp - Days, weeks and moths - Duck and cover - Food for clouds - Second sighting - Memorymix - Fist full of bees - Nightbird - Xibalba - Goodbye (Butterfly)

1. Allah-LasWorship the sun
De vida voz - Had it all - Artifact - Ferus gallery - Recurring (vidéo: Spir Frelini) - Nothing to hide - Buffalo nickel (vidéo: Robbie Simon) - Follow you down (vidéo: Sasha Eisenman) - 501-415 (vidéo: Robbie Simon) - Yemeni jade - Worship the sun - Better than mineNo werewolf [reprise de Werewolf de The Frantics] (vidéo: Olga Afimina) - Every girl

2. Timber TimbreHot dreams
Beat the drum slowly (animation: Chad VanGaalen) - Hot dreams (vidéo: Scott Cudmore & Michael Leblanc) - Curtains!? (vidéo: Tyler T. Williams) - Bring me simple men - Resurrection drive pt II - Grand canyon (vidéo: Scott Cudmore & Michael Leblanc) - This low commotion - The new tomorrow - Run from me - The three sisters

3. Mr Twin SisterMr Twin Sister
Sensitive - Rude boy - In the house of yes - Blush - Out of the dark - Twelve angels - Medford - Crime scene

4. Tahiti 80, Ballroom
Crush! (vidéo: Geoff Hoskinson) - Love by numbers - Coldest summer - T.D.K - The god of the horizon - Missing (vidéo: Florent Dubois) - Back 4 more - Roberr - Seven seas - Solid gold

5. A Sunny Day in GlasgowSea when absent
Byebye, big ocean (The end) - In love with useless (The timeless geometry in the tradition of passing) (vidéo: Ty Flowers) Crushin' (vidéo: Herb Shellenberger & Michael Thomas Vassallo) - MTLOV (Minor keys) - The things they do to me - Boys turn into girls (Initiation rites) - Never nothing (It's alright [It's Ok]) - Double dutch - The body, it bends (ペルセポネが帰ってきた!) - Oh, I'm a wrecker (What to say to crazy people) - Golden waves (vidéo: David Dean Burkhart)

6. The NotwistClose to the glass
7. Future IslandsSingles
8. Wild BeastsPresent tense
9. Dorian Pimpernel, Allombon
10. My Sad Captains, Best of times
11. Sean Nicholas SavageBermuda waterfall
12. MetronomyLove letters
13. Florent MarchetBambi galaxy
14. Forever Pavot, Rhapsode
15. Get Well Soon, The Lufthansa heist (EP)

mercredi 10 décembre 2014

Mr Twin Sister




Mr Twin Sister, le nouvel album de Mr Twin Sister (ex Twin Sister), qui alterne dream pop (Sensitive), disco (Rude boy), electro (le très björkien In the house of yesOut of the darkTwelve angels...) et même soul jazz (Blush - là on pense à Sade), est vraiment magnifique, il devrait figurer en bonne place dans mon top de l'année.

lundi 8 décembre 2014

[...]

La loi de Murphy.

Bon ça y est, j'ai vu Interstellar de Christopher Nolan. Film ambitieux (mélange de hard SF, de space opera et de planet opera), raté à bien des égards, mais peut-être moins au niveau du scénario (à la fois entortillé et lacunaire, comme une équation inachevée) et des dialogues (qui combinent références pompeuses - la citation lourdement répétée du poème de Dylan Thomas: "Do not go gentle into that good night... rage, rage against the dying of the light" - et goût de la fantaisie: "les êtres du bulk ferment le tesseract", moi j'adore, on dirait du Lewis Carroll, même si bulk et tesseract sont vraiment des termes scientifiques) qu'au niveau de l'interprétation (pas convaincu par le jeu de McConaughey: on a l'impression tout au long du film de voir Robert Stack en train d'imiter Paul Newman), voire du montage, quoique la relativité du temps - et de l'espace - étant le moteur fictionnel du film, on peut concevoir comme logique l'effet de surplace temporel que Nolan impose au spectateur (qui fait que, en termes de vécu, la scène d'adieu entre le père et sa fille semble durer plus longtemps que l'ensemble des péripéties intersidérales).

Tout ça pour dire que le film est plutôt plaisant (réussissant l'exploit de nous faire oublier - enfin presque - la musique franchement gonflante de Zimmer), pas aussi prolixe et "explicatif" qu'on le dit (au sens où les explications on s'en fout un peu, on comprend assez vite, vu que ça touche à la théorie des cordes, qu'il n'y a pas grand-chose à comprendre, qu'il faut au contraire accepter cet aspect hermétique, et en même temps poétique, du discours scientifique pour bien jouir du spectacle...), pas aussi patapouf non plus (même si bien sûr, question récitInterstellar est à des années-lumière, si je puis dire, d'œuvres comme Southland tales ou Cloud atlas), ni même prétentieux (si le film multiplie les clins d'œil au 2001 de Kubrick, ça se veut surtout parodique, et vouloir comparer les deux n'apporte rien: Interstellar s'inscrit à l'intérieur du genre SF, dans la lignée de certaines BD - je pense à DC Comics -, avec leur propre logique narrative, là où Kubrick, avec 2001, visait à le dépasser).

Je parlais de Lewis Carroll... Est-ce que la structure du film n'emprunterait pas finalement à celle, inversée, de De l'autre côté du miroir? Expliquant que le film doive aller de plus en plus vite (jusqu'à sauter des étapes entières, comme dans un trou noir, rendant le scénario incohérent à certains moments) pour rester sur place (et se maintenir ainsi dans une sorte de présent permanent), expliquant aussi que pour rejoindre sa fille, Cooper (le héros) doive s'en éloigner le plus loin possible, sachant au demeurant que plus on aime quelqu'un plus celui-ci est loin de vous (ce que ce même Cooper, une fois revenu sur Terre, finit par comprendre au sujet d'Amelia, restée, elle, sur une exoplanète), ce qui se révèle être, sur le versant de l'amour, une variante de la loi de Murphy, de cette loi qui envisage par exemple que, entre deux plans A et B, il faudra recourir au pire, loi que Nolan décline à toutes les sauces et dont l'interaction avec des théories plus fumeuses (comme celle qui cherche à concilier mécanique quantique et relativité générale, soit - si j'ai bien suivi - à résoudre dans le film le problème de la gravité par une approche quantique des probabilités) vient désamorcer l'aspect très sérieux (markérien?) de l'entreprise, voire un peu neuneu (l'amour plus fort que les cordes), pour atteindre, au-delà de sa morale familialiste, quelque chose de très beau (la séquence dans le tesseract)... 
     



"Way to be loved", Tops, 2014.

Un morceau de Tops, juste pour dire que le Top albums 2014 c'est pour bientôt... 

vendredi 5 décembre 2014

Pasolini-Salò

En attendant Pasolini de Ferrara, un (très vieux) texte sur Salò:

Le dernier Salò où l'on cause.

1A. Voir Salò pour la première fois est toujours douloureux. Le spectateur ressent physiquement le film. Gorge serrée, estomac au bord des lèvres, le choc est violent. Salò brille d’un éclat trop vif pour révéler autre chose que sa propre lumière. Les repères du spectateur vacillent. Paroxysme des sens, paralysie de la pensée. Où sommes-nous? Au cinéma ou dans un temple? Salò est-il la représentation des limites du montrable, comme on l’a souvent écrit, ou la célébration de rites barbares? Offrandes et sacrifices. Pourquoi regarder tout ça? Cette dernière question vous hante à mesure que le film avance. D’autant que tout se mélange lors de la première vision: le corps des victimes avec celui de Pasolini, lui-même supplicié sur une plage romaine; le regard des bourreaux avec celui du spectateur, incapable d’y trouver sa place: est-il victime, témoin ou complice? Car Salò c’est d’abord une terrifiante machine à regarder, un dispositif optique implacable, qu’il soit frontal (les récits des mères maquerelles, la grande scène de coprophagie), perspectif (le reflet des miroirs, l’objectif des jumelles dans les scènes de tortures) ou même cubiste ("Fernand Léger" tapissant les murs du petit salon et les autres tableaux dans la pièce qui sert à observer les supplices). Impossible d’y échapper...

1B. "Digérer" le film, puis le revoir. Effacement de la douleur, retour de la pensée. Salò n’est plus cette forteresse, cette Bastille imprenable qu’on ne savait par quel côté aborder. Exit l’imposant discours - la question du mal au cinéma, les rapports entre sexe et fascisme, Salò est-il sadien ou sadique? etc. - qui accompagna le film à sa sortie et qui, à la longue, semble s’être substitué à celui de l’auteur. C'est tout le dérèglement du film qui au contraire apparaît, des circonvolutions dans lesquelles se perd le récit jusqu’au morcellement des dernières scènes. Les trois cercles du scénario (les manies, la merde, le sang) finissent par envahir la logique quaternaire du dispositif (4 tortionnaires, 4 narratrices...). Sade contaminé par Dante. La dégradation se précise dans le finale, comme si le suicide de la quatrième narratrice précipitait le film à sa perte. Désintégrée la belle ordonnance du début. Les scènes de tortures frappent autant par leur sauvagerie que par leur détraquement. Le rituel vire au snuff movie. Il y a surtout cet effet de distanciation subitement accentué: le spectateur passe du fauteuil d’orchestre à la loge de balcon. Cette vue d’en haut, à travers des jumelles, sur une cour fermée, évoque irrésistiblement celle d’un mirador dans un camp de concentration. Le vrai visage du nazi-fascisme enfin révélé?

2A. Parler de Salò, faire vivre l’œuvre. La fin ouverte du film nous y invite. Les bourreaux ne sont plus que trois à s’asseoir sur la "grande chaise" pour regarder les supplices. L’évêque a disparu. L’Eglise s’efface devant la nouvelle trinité du pouvoir (social, politique, économique). Lire les Ecrits corsaires comme un mode d’emploi possible du film. Ainsi des textes sur le "génocide" culturel des jeunes Italiens du Sud; ou sur la "fin de l’Eglise", trahie par ses fidèles. Tous convertis au modèle petit-bourgeois de la société de consommation. Société dont l’idéologie est véhiculée - à travers la publicité - par la télévision. Société qui uniformise les corps, libère hypocritement les mœurs, ou encore étouffe les dialectes. Société aussi fasciste sinon plus, selon Pasolini, que le "fascisme archéologique" de Salò. Et d’identifier les démocrates-chrétiens de 1975 aux criminels du film. Discours provocateur. Salò serait le film sur la "société du spectacle", cette même société qu’exécrait Debord. Où la vie n’est qu’"une immense accumulation de spectacles"; où le spectateur-consommateur ne fait que manger la merde du spectacle. La merde comme métaphore des images qu’on avale. La ricotta dans sa version noire. Plus que le "mystère médiéval" annoncé par Pasolini, Salò serait ce grand film subversif - "thérrorisant" dirait Daney - prêt à ferrailler avec les idées bien-pensantes. Un monstre conçu pour mettre à mal la religion du bien-être. Un vrai film dada. Salò ne serait-il que cela?

2B. Le sens de l’œuvre est dans l’acte qui fait exister son auteur. Indéchiffrable. Comme chez Sade. Il y a dans Salò cette scène où les quatre "dignitaires" exécutent le jeune garde en vidant rageusement leur chargeur. Peut-être parce qu’il les a défiés, debout, poing levé, mais surtout parce qu’il a pratiqué, avec la servante noire, l’acte anti-sadien absolu: le coït génital. Dans la chaîne des délits (et des délations) que vient clôturer la scène, l’acte sexuel de la "normalité" est le pire de tous. Il obéit aux règles normatives de la raison, ces règles garanties par Dieu et que vomit la pensée sadienne. Car plus que Sade c’est la lecture qu’en fait Klossowski que Pasolini adapte: de la sodomie comme "simulacre de destruction des normes". Mais aussi comme geste fondamental, irréductible, de l’athéisme sadien. Celui qui permet par sa répétition, tel un rite, de réintroduire le "caractère divin de la monstruosité". Invoqué, imploré, n’apparaissant qu’en filigrane - une victime écrit sur le tapis, avec son doigt, le mot "Dio" -, Dieu est bien le grand absent du film. Mais où est la part de divin dans Salò? Dans la référence à Dante, même si le purgatoire final n’est pas certain? Ou dans l’érotisme qui affleure à certains moments du film? Voir la scène d’amour avec l’évêque. Autant de petites touches (pasoliniennes) qui finissent par conférer à Salò une réelle beauté.

3A. Salò n’est pas la négation du cinéma, Pasolini croit trop en la puissance de son art. Loin de la radicalité d’un Debord (dont le premier film poussait justement des Hurlements en faveur de Sade) ou d’une Marguerite Duras - encore que les premiers plans du film (le travelling sur le lac de Garde et Salò désert) soient empreints d’une mélancolie toute durassienne. De ce point de vue Salò est beaucoup plus sage. A l’inverse, il y a du Debord dans le geste de Pasolini qui mêle engagement politique et expérience artistique. Surtout, il y a ce principe très debordien qui veut que derrière la dénonciation d’un système (qu’il s’agisse du cinéma ou plus largement du capitalisme), il y ait une forme d’auto-revendication, l’affirmation par le sujet de son extériorité par rapport à ce qu’il dénonce, sa radicale différence. Pour Pasolini la permissivité de la société de consommation ne fait que promouvoir le triomphe du couple hétérosexuel, elle célèbre la victoire du coït "normal" et rejette encore plus celui qui ne s’identifie pas au discours. Au-delà du regard politique sur le traitement des corps, Salò ne révèle-t-il pas le regard de Pasolini sur son propre corps? Et la valse finale des deux jeunes miliciens ne renvoie-t-elle pas à la jeunesse même de l’artiste? Cette jeunesse qu’on finit toujours par regretter quelle qu’en fût l’époque. Une évidente nostalgie se dégage de la scène. Le sentiment soudain de l’inexorable déchéance des corps, la révélation qu’à un moment donné le corps, humilié par le temps, usé par tant de vicissitudes, est irrémédiablement exclu du jeu. Que le jeu en question soit celui de la perversion ou, plus secrètement, celui de la séduction.

3B. Derrière la crudité des scènes pointe donc tout le désenchantement de Pasolini. La fin du film laisse transparaître chez l’artiste un déchirement profond - déjà annoncé par son abjuration de la trilogie érotique - entre son art et sa vie. Entre sa puissance créatrice, peut-être à son apogée, et une vie sexuelle certainement appauvrie. Mélange de désespoir (la séparation d’avec Ninetto Davoli) et de désillusion: ce nouveau corps du "consommateur" qui ne sait plus regarder (l’œil énucléé), ne sait plus parler (la langue arrachée), ne sait plus penser (le crâne découpé). Sait-il encore baiser (le sexe brûlé)? Solitude de Pasolini. Au bout du compte, Salò est bien ce "diamant" dont parlait l’auteur à propos de son film. Un objet aux multiples facettes (comme autant de miroirs déclinant l’infini du sens), qui à la fois vous attire par son éclat - il vous aimante - et vous choque par sa dureté (on n’en sort jamais indemne). Pour Pasolini ce diamant pourrait prendre in fine les traits de Ninetto, l’acteur aux mille (et une) expressions joyeuses, l’amant magnifique et tant aimé mais finalement parti, laissant l’artiste seul avec son corps vieillissant. Et bientôt meurtri. Car un diamant c’est aussi ce qui raye les corps. Définitivement.

dimanche 30 novembre 2014

[...]




C'est marrant, Konstantin Gropper, alias Get Well Soon, m'a toujours fait penser à Fassbinder jeune (tel qu'il apparaît par exemple dans le Petit chaos). Le rapprochement n'est d'ailleurs pas que physique: Gropper, à l'instar de Fassbinder, est lui aussi très productif: il vient de sortir pas moins de 3 EP en même temps: The Lufthansa heist - Henry, The infinite desire of Heinrich Zeppelin Alfred von Nullmeyer - Greatest hits, ce dernier rassemblant des versions cover plutôt convaincantes de BO cultes ("Lucifer Rising 2" de Bobby Beausoleil, "Oh my love" de Riz Ortolani) et de gros tubes, parmi lesquels Careless whisper de George Michael, mais aussi une reprise du sublime et peu connu "Til I die" de Brian Wilson.

Reste que de cet ensemble, c'est surtout Sci-Fi gulag que je préfère, un titre qui me fait penser là encore à Fassbinder, plus exactement à son film le Monde sur le fil, d'où la photo ci-dessus, qui bien sûr n'est pas extraite du film (c'est Gropper qu'on y voit), mais que j'imagine comme tel, avec Gropper (ou son double) dans le rôle d'un des habitants du Monde 2.

PS. Sea when absent, le dernier album de A Sunny Day in Glasgow. Du shoegaze qui gaze... 

dimanche 23 novembre 2014

Rouge profond




La Vengeance d'une femme de Rita Azevedo Gomes.

Follement baroque autant que résolument moderne (de Barbey d'Aurevilly à Oliveira, de Rubens à Webern...), ce film inouï, somptueusement théâtral, incroyablement aiguisé - au niveau du cadre (récit, tableaux...), de la lumière, des couleurs, du son -, pour mieux intégrer (via narrateurs et témoins) le spectateur à la représentation, et ainsi lui faire éprouver (sans chercher à l'expliquer) les puissances autodestructrices d'une passion (qui relève ici du scandale), est assurément l'un des beaux de l'année, peut-être le plus beau.

NB: il reste deux jours pour le découvrir (à Paris), après ça risque d'être (encore) plus compliqué.

[ajout du 25-11-14: super, l'exclusivité du film se prolonge une semaine de plus!]

[ajout du 03-12-14: et hop, c'est parti pour une 3e semaine!]

[ajout du 17-12-14: et ça continue...]

lundi 17 novembre 2014

Gone girl

La femme qui en savait trop. (attention spoilers!)

Gone girl de David Fincher est certainement un des films les plus retors qu’on ait vus depuis longtemps. Sa force réside, outre le brio de sa mise en scène, dans sa construction emboîtée, à l’instar d’une boîte crânienne, qu’il faut ouvrir pour saisir ce qu'il y a dedans, avec en guise d’entrée, d'entrée en matière (grise forcément), cette question: à quoi peut bien penser Amy, la belle et si brillante épouse de Nick? Des pensées d'autant plus impénétrables que c’est de bois dont il s’agit ici, le bois sous toutes ses formes: noces de bois (cinq ans de mariage, autrement plus durs plus à vivre que les mièvres noces de coton de la première année), hangar en bois (le woodshed du film, où sont entreposés d’improbables achats), matraque et autres marionnettes en bois (Punchy, une sorte de Guignol, et sa femme Judy, le dernier des cadeaux de mariage)... A l’origine ce n’était même pas de coton, mais bien de papier dont était faite Amy, l’Amy de l’Amazing Amy, personnage créé par sa mère écrivain (dont le prénom, Marybeth, sonne comme Lady Macbeth), personnage célèbre (il a bercé l’enfance de nombreuses femmes) dont elle était le double (avec toujours une longueur de retard) et qui a façonné en elle l’image dégradante de la cool girl, de cette fille pathétique qui fait semblant d’être la femme que l’homme voudrait qu’elle soit, image qu’elle a enfin décidé d'abandonner, aidée en cela par la crise financière et surtout Nick (interprété par Ben Affleck, le seul acteur qui soit plus expressif de dos que de face), redevenu lui-même, c’est-à-dire missourien, terne, avachi et lâche, la trompant, petitement, avec une de ses étudiantes (autant dire que lui aussi devra payer de ses bassesses).
Le film se présente ainsi comme un enchevêtrement de questions que le scénario relance en permanence (suspense) en même temps qu’il les reformule (rebondissements), des questions qui touchent aussi bien à la fonction du couple (au non-rapport sexuel diront certains), qu’au désir de la femme (à son manque diront les mêmes) et - ce qui n’est pas pareil - à celui d’être mère... Tout un programme donc, qui suppose que non seulement la fille disparaisse mais que l’affaire passe de l’intime (qui bouleverse un couple) au privé (qui regarde la police) puis au public (qui intéresse les médias), pour qu’Amy devienne une héroïne elle aussi, à l’instar de l’Amazing Amy, même si c’est au prix d’un sacrifice: sa propre mort maquillée en meurtre, avec une accumulation d’indices qui doivent faire de Nick le coupable idéal. Sauf que bien sûr ça ne se passe pas comme ça. Et Amy de modifier sa stratégie, en fonction des événements, du comportement de Nick (coaché par son avocat et sa sœur jumelle), tel un jeu fascinant, où se mêlent réflexion, tactique, simulacre, compétition et même hasard, jusqu'au vertige (évoquant finalement moins Hitchcock et Lang que De Palma), au point que le jeu semble inarrêtable, chaque protagoniste se révélant incapable d'y mettre un terme... C'est là, dans ce qui apparaît comme typiquement finchérien, que le film excelle: le jeu pour le jeu, la pure ludicité.
Las, le scénario, à mesure que le film avance, tombe dans l'excès, à la fois satirique (le sensationnalisme des médias, l'acharnement harpiesque des animatrices télé) et psycho-pathologique, à travers entre autres la relation entre Amy et Desi, son ancien petit ami (même si celui-ci nous gratifie de la meilleure réplique du film: à l'évocation par la fille d'un possible voyage à deux en Grèce, il répond avec enthousiasme "soirée poulpe et scrabble?"), Fincher chargeant inutilement la barque, qui vire au grand-guignolesque, de sorte que finit par se poser la question de la misogynie du film, plus exactement de son antiféminisme, le cynisme et l'intelligence froide d'Amy (son savoir trop grand), au demeurant féministe vitupérante et alter ego de Fincher (en termes de mise en scène et de manipulation), prenant le pas sur sa folie vengeresse, annulant pour le coup son côté "Médée moderne", l'aspect tragique, monstrueux et forcément sublime du personnage, au profit d'une image par trop bancale, Fincher ayant du mal à faire ressortir le dédoublement qui existe chez Amy entre la femme vindicative et la mère qu'elle dit vouloir être.
Car si la maternité est bien in fine la question centrale du film, ce détour par le chalet high-tech de Desi (rappelant la maison moderne de Martin Vanger dans Millenium), aux apparences évidemment trompeuses, nous révèle en Amy un personnage si noir et négatif que son désir d'être mère (opposé jusque-là au silence épais de Nick) perd beaucoup de sa valeur fictionnelle. Certes ce désir n'entrait pas au départ dans ses plans (la grossesse n'était qu'un stratagème), puisqu'elle était censée mourir, mais maintenant que la maternité lui apparaît comme la solution, médiatiquement parfaite, pour que Nick, qui correspond à nouveau à ce dont elle rêvait, reste vivre auprès d'elle, l'épisode avec Desi, pauvre bougre qui, lui, n'avait rien demandé à personne, ne se révèle au bout du compte qu'une grosse cheville narrative, permettant de faire tenir l'ensemble (le retour d'Amy) tout en réduisant considérablement la grandeur du personnage féminin. Si Nick et sa sœur voient en Amy une dangereuse sociopathe, ce qu'elle n'est probablement pas (elle est trop intelligente), il y a dans ce passage une redistribution des cartes qui rend la fin beaucoup moins troublante qu'elle le devrait. Quid du désir d'être mère qui, au-delà de toute raison, de toute volonté de vengeance, structurait secrètement le projet d'Amy?... Il ne reste au final qu'un être démoniaque au côté duquel un mari va devoir apprendre à vivre.

Badfinger




"I miss you", Badfinger, 1974.

lundi 10 novembre 2014

[...]




A l'heure où certains rêvent de psychédélisme au cinéma, on plongera avec délice dans Rhapsode, le nouvel album (et premier LP) du bien nommé Forever Pavot, album sous influences, évoquant à la fois Ennio de Roubaix et François Morricone, Jean-Claude Magne et Michel Vannier, Broadlab et Stereocast, en même temps qu'il s'en dégage par sa capacité à réenchanter tout ça. Décidément une belle année pour la pop française, après Allombon de Dorian Pimpernel, la réédition de Fugu 1 et Ballroom de Tahiti 80... 

Bonus: His parents' jeep de Lawrence Arabia et Never work for free de Tennis, mes deux chouchous de 2012.

samedi 8 novembre 2014

French touch (2)

Dans la série "Le cinéma français: un cinéma plus que moyen".

C'est une scène tirée d'Une nouvelle amie, le dernier film d'Ozon. Après une journée de shopping bien remplie, Romain Duris, travesti en femme, et Anaïs Demoustier sont au cinéma (ils regardent Waterloo bridge de Mervyn LeRoy), quand un type vient s'asseoir à côté de Duris et commence à lui caresser le genou. C'est Ozon lui-même (sous le nom de François Godard) qui tient le rôle du dragueur. Ah la bonne blague! La scène est à l'image du film. Du papillonnage. Ozon est un cinéaste qui aime papillonner: d'une idée à l'autre (le deuil, le travestissement), d'un genre à l'autre (le drame, la comédie), préférant glisser à la surface des choses - confiant dans le talent de ses interprètes - plutôt que de se risquer un minimum... Ozon il ose que dalle (à la différence, par exemple, hier d'un Schroeter, aujourd'hui d'un Rodrigues). C'est du cinéma sans consistance (ici artificiellement rehaussé par l'évocation volontairement mièvre du passé des deux amies, au début du film), à l'émotion factice (plages musicales redondantes... la chanson de Nicole Croisille, "Une femme avec toi", reprise in extenso dans la scène du cabaret, non mais franchement), un truc à l'identité gentiment ambiguë, mais sans trouble réel (du trans bon chic bon genre), car débarrassé de tout enjeu un tant soit peu fort, Ozon ne s'embarrassant décidément pas avec les difficultés (notamment d'ordre psychologique) que tout bon récit génère inévitablement, se contentant de les balayer d'un revers de main (au détour d'une réplique) dès qu'elles se présentent, mieux: s'arrangeant pour qu'elles n'apparaissent même pas (ah l'épilogue "Sept ans plus tard", j'en croyais pas mes yeux), bref un film-pépère, confortablement installé dans l'air du temps...

PS. Puisqu'on est dans l'air du temps, un mot sur Bande de filles de Céline Sciamma, que j'ai fini par voir. Un mot parce qu'il n'y pas grand-chose à en dire. Juste que si vous aimez l'imagerie 9-3, la cité et ses clichés, que vous êtes fasciné par la geste black et les beaux "corps d'ébène" (à la manière d'une Claire Denis), que vous goûtez la couleur chocolat mêlée à la couleur bleu nuit (très tendance cette année), que vous êtes fan de Rihanna et de R&B, que vous supportez de voir des jeunes filles noires, comédiennes débutantes, se parodier elles-mêmes, et que, last but not least, imaginer Bresson faire de la pub pour des Nike Air Jordan ne vous gêne pas, alors oui, ce film est fait pour vous.

lundi 3 novembre 2014

[...]

Un peu de promo:

La Vengeance d'une femme de Rita Azevedo Gomes. Ce film dont Pierre Léon dit le plus grand bien, mais qu'on était censé ne pas voir, faute de distributeur - cf. le texte d'Emile Breton -, eh bien si, on le verra, il sort le 19 novembre aux 3 LuxembourgA ne pas manquer, donc...

Ballroom c'est de la balle!




Le meilleur album de Tahiti 80. , l'interview de Xavier Boyer.

samedi 25 octobre 2014

White bird




Vous avez dit blizzard?

La beauté de White bird in a blizzard (blanc sur fond blanc, comme un tableau de Malevitch), le dernier film de Gregg Araki, tient d'abord à la combinaison de ses deux lignes musicales: d'un côté, l'electropop new wave des années 80 (Cocteau Twins, New Order, Depeche Mode, The Cure...) qui ancre le film, à grands coups de synthés et de drum machines, dans la réalité de l'époque (le film débute en 1988) en même temps qu'elle rythme les affolements d'un corps - celui de Kat, jeune fille aux yeux de chat - en pleine ébullition; et de l'autre, la musique ambient, concoctée par Robin Guthrie et Harold Budd (on pense à Mysterious skin), qui recouvre le film d'une sorte de voile blanc, onirique et neigeux, témoin chez la jeune fille d'une angoisse, celle que nourrit l'absence (plus que la séparation, vécue sans affect), l'absence prolongée de la mère, disparue du jour au lendemain sans laisser de trace. "J'avais 17 ans quand ma mère a disparu. Au moment même où je ne devenais qu'un corps - chair, sang et hormones bouillonnants -, elle s'est glissée hors du sien et l'a abandonné." Epanouissement vs évanouissement.
Au-delà de l'intrigue policière (et de son dénouement, qu'on ne révélera pas), au-delà du portrait d'une certaine Amérique, celle aseptisée des banlieues résidentielles, avec leurs maisons à l'identique, leurs pelouses bien vertes et leurs intérieurs ultra clean, entretenus par autant de desperate housewives qui trompent leur ennui (l'enfant ici est comme un animal de compagnie) et compensent leur insatisfaction (la jouissance au point mort, à la différence du chat quand il ronronne) dans l'hyperactivité domestique, c'est la relation mère-fille que le film interroge, sous le regard vide d'un père défaillant. "Je suis là, Kat", dit la mère à sa fille, alors petite, dans une très belle scène où on les voit toutes les deux jouer à cache-cache sous un drap, et que, subitement dissimulée par un pan du drap, la mère disparaît un peu trop longuement, provoquant chez l'enfant un sentiment d'inquiétude, jusqu'à ce qu'elle réapparaisse. La scène est comme une variante du fort-da freudien, au sens où ce qui se joue là c'est la dialectique de l'absence et de la présence, ce sur quoi est construit le film, qui fait que, pour la jeune fille, la mère devient présente (notamment à travers les rêves) maintenant qu'elle n'est plus là, alors qu'elle paraissait absente (devenant de moins en moins visible) quand elle était encore là...
C'est toute l'ambivalence du désir que le film suggère ainsi avec douceur dans le lien à distance qui se noue mystérieusement entre une mère et sa fille (les appels de l'une répondant aux interrogations de l'autre), entre une femme, toujours séduisante mais aigrie, car rongée par le manque, et celle qui aspire à le devenir (femme), dépassant alors les ravages attendus dans ce type de relation - quand la mère se plaint des rondeurs de sa fille, puis, une fois celle-ci devenue mince et sexy, rendant l'identification plus violente encore (belles scènes au miroir), se met à surveiller et envier la relation amoureuse qu'entretient la jeune fille avec le garçon d'à côté -, ambivalence que l'on retrouve également dans la relation au père, via le personnage du flic (image paternelle inversée, le mâle sur lequel on fantasme - le désir de la fille c'est le désir du désir de la mère) mais aussi le petit copain, aussi fade que le père ("sous la surface il y a encore la surface"), englués qu'ils sont dans le train-train de leur vie (same old story), de sorte que si le film peut être vu comme une histoire de libération, celle qui permet à une jeune fille d'échapper au modèle parental, impliquant une rupture des plus radicales avec lesdits parents, il convoque aussi, de par sa structure, une forme d'unheimliche, au sens freudien, on peut même dire littéral du terme - le secret qui sort de l'ombre, hors du foyer -, à travers la voix de la mère, cette voix que perçoit la fille comme un écho dans le blizzard, une voix de plus en plus présente, de plus en plus réelle, qui ne peut que la poursuivre indéfiniment.       

Bonus:

Les tubes des années 80 qu'on entend dans le film:

Sea swallow me, Cocteau Twins
Heartbreak beat, The Psychedelic Furs
Fond affections, This Mortal Coil
Temptation, New Order
Dazzle (Glamour mix), Siouxsie And The Banshees
Behind the wheel, Depeche Mode
Living in another world, Talk Talk
Everybody wants to rule the world, Tear for Fears
Bring on the dancing horses, Echo And The Bunnymen
A private future, Love And Rockets
Pictures of you, The Cure
These early days, Everything But The Girl
It's a mug's game, Soft Cell
Being boring, Pet Shop Boys
Darklands, The Jesus And Mary Chain

+ des extraits de la bande originale.

vendredi 24 octobre 2014

[...]




C'est bon l'Allah-Las. Celui-là vient tout droit de Californie. Vous reprendrez bien une tranche... Ha ha ha.

De vida voz - Had it all - Artifact - Ferus gallery - Recurring - Nothing to hide - Buffalo nickel - Follow you down - 501-415 - Yemeni jade - Worship the sun - Better than mineNo werewolf (reprise de Werewolf de The Frantics) - Every girl

(Allah-Las pur jus, avec de beaux morceaux de garage, extrait de Worship the sun)

mercredi 15 octobre 2014

[...]




"Sommes-nous", Alain Bashung, 1998. [vidéo: Jacques Audiard, eh oui]

Fantaisie militaire vient d'être réédité avec de nombreux inédits dont une version alternative de "Sommes-nous", version au bandonéon, absolument sublime.

Et ces paroles, magnifiques, signées Jean Fauque: "Sommes-nous la sécheresse, sommes-nous la vaillance, ou le dernier coquelicot [ah! le dernier coquelicot]... sommes-nous la noblesse, sommes-nous les eaux troubles, sommes-nous le souvenir..." Certainement une des plus belles chansons de Bashung.

Aucun rapport (sinon le souvenir): on parle beaucoup de Marnie à propos de Gone girl, le dernier Fincher (cf. ). Curieux de voir ça, parce que s'il existe un cinéaste a priori très éloigné d'Hitchcock c'est quand même bien Fincher. Ça me rappelle que mon premier texte critique, écrit quand j'avais une vingtaine d'années, portait justement sur Marnie (je l'ai déjà publié, légèrement remanié, sur le blog, je le republie ci-dessous). J'y pointais la double position d'Hitchcock (à la fois "chasseur" et "animal chassé"). Qu'en est-il de Fincher?

La chasse au renard.

Comment définir Marnie? Chef-d’œuvre testamentaire ou sommet du maniérisme? Quintessence de l’art hitchcockien ou déjà les prémisses du déclin? A revoir le film aujourd’hui, c’est surtout son mouvement qui impressionne. Toute œuvre est attirée par un centre qu’elle n’atteint jamais (Blanchot). Ici le centre - le secret de Marnie - est si fuyant que c’est tout le film qui semble se dérober, tel un puits sans fond, un tableau creusé de l’intérieur. Insaisissable Marnie. D’où vient ce sentiment? Des imperfections du film ou du dévoilement de sa méthode? Faut-il y voir les manifestations du "grand film malade" cher à Truffaut (lire Spoto sur la crise affective traversée par Hitchcock pendant le tournage) ou le principe même du film hitchcockien, celui de la fuite comme pur enjeu esthétique? Un peu des deux, sans doute. Mais encore...
Pour Hitchcock, Marnie est "l’histoire d’un amour fétichiste". Soit. Gros plans de nuque et de jambes, scène de baiser filmée si près que le grain de la peau se confond avec la texture de l’écran. Fétichisme de l’image. Pourtant quelque chose résiste: l’image de Marnie n’est jamais pure. Sauf lors des séquences à cheval, seuls moments véritablement libres du film, elle est toujours contaminée, par une menace extérieure ou la présence de l’homme. Voir le plan des jambes dans la scène qui précède l’acte sexuel. Marnie est entièrement nue comme le suggère la chemise de nuit tombée à ses pieds. Mais la vision dans le même plan des jambes du mari habillé (en robe de chambre et pyjama) crée un point de résistance, l’image perd son pouvoir fétichiste. Double mouvement: Marnie attire le regard du spectateur en même temps qu'elle maintient ce dernier à distance, comme si le film portait en lui un conflit violent, irréductible, entre désir et défense. Refrain connu sauf que dans Marnie ça fait symptôme. D’où ces lignes de fuite, ces trouées, toutes ces "défaillances" si controversées de la mise en scène qui loin de traduire une quelconque incohérence du récit ou un mépris du réalisme chez Hitchcock viennent au contraire renforcer l’aspect symptomatique du film.
Les symboles - l’ouverture des coffres, la mort du cheval, les flashs rouges, les orages... -, toutes ces images qui figurent la problématique sexuelle et les crises phobiques de l’héroïne, s’effacent devant la beauté des scènes. Primauté de la forme sur le fond. Les ressorts de l’intrigue donnent au film son rythme avant de lui donner du sens, équivalents freudiens du fameux macguffin. Le scénario lui-même dénature la portée psychanalytique de l’œuvre. Du roman de Winston Graham, construit comme une cure analytique (avec catharsis finale), il ne reste ici qu’une séance "sauvage" esquissée par le mari lors du voyage de noces. Quant à la révélation des causes du trauma à la fin du film - la "scène primitive" -, loin de déclencher l’abréaction attendue elle laisse Marnie totalement anéantie. Sa vie ne sera plus qu’un simulacre de vie, comme l’évoque la toile de fond désormais célèbre: une rue portuaire dont l’horizon est bouché par un paquebot énorme (bonjour la métaphore) - reprise inversée d’un plan nocturne du Faux coupable, autre film sur l’enfermement.
Derrière le mari frustré, il y a bien sûr Hitchcock en Pygmalion tyrannique et sadique (cf. les Oiseaux, déjà avec Tippi Hedren). C’est la place de l’artiste, celle qui lui permet de façonner son œuvre en matérialisant ses fantasmes. Mais la place de l’artiste, c’est aussi celle de l’héroïne. "Marnie c’est moi" nous dit quelque part Hitchcock. Ubiquité de l’artiste. Ainsi la séquence de la chasse au renard: Hitchcock y est à la fois le chasseur et l’animal chassé. A travers le mari, il est le chasseur traquant Marnie. Faire la cour comme on chasse à courre. Les cuivres de Bernard Herrmann résonnent, c’est le son du cor. Mais au loin, tout au loin, c’est la corne de brume qu’on entend. Retour du refoulé, appel des origines. Et derrière le regard effrayé de Marnie, c’est subitement Hitchcock qui apparaît. Hitchcock, le cockney exilé à Hollywood. Hitchcock, l’homme aux prises avec sa névrose. Hitchcock: un artiste aux abois...

PS. Marie Dubois face à Truffaut (séance d'essai pour Tirez sur le pianiste, son premier rôle).

dimanche 12 octobre 2014

[...]




"Crush!", Tahiti 80, 2014. En attendant Ballroom...