jeudi 27 avril 2017

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   Lancelot du lac de Robert Bresson (1974).

Je repars...

samedi 22 avril 2017

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Les deux pires pour demain:

Le moindre: le choc des 20% (favorisé par l'incertitude totale qui demeure quant aux résultats du 1er tour): 20% pour Le Pen, 20% pour Fillon, 20% pour Macron, 20% pour Mélenchon, 20% pour Hamon et les autres... Et tant qu'à faire, 20% d'abstention.

Le pire: la barre à droite toute (favorisé par le discours sécuritaire qui, actualité aidant, refait surface la veille de l'élection): Le Pen et Fillon qualifiés pour le second tour. Et déjà, à l'instar des émissions de téléréalité auxquelles se sera trop souvent réduite la campagne présidentielle: "Pour François, tapez 1". Pour Marine, tapez 2".

Sinon "élections, piège à cons", ça reste toujours un peu vrai, hélas:

"En 1789 on établit le vote censitaire: c’était faire voter non les hommes mais les propriétés réelles et bourgeoises qui ne pouvaient donner leurs suffrages qu’à elles-mêmes. Ce système était profondément injuste puisqu’on excluait du corps électoral la majeure partie de la population française mais il n’était pas absurde. Certes les électeurs votaient isolément et en secret cela revenait à les séparer les uns des autres et à n’admettre entre leurs suffrages que des liens d’extériorité. Mais ces électeurs étaient tous des possédants, donc déjà isolés par leurs propriétés qui se refermaient sur eux et repoussaient les choses et les hommes de toute leur impénétrabilité matérielle. Les bulletins de vote, quantités discrètes, ne faisaient que traduire la séparation des votants et l’on espérait, en additionnant les suffrages, faire ressortir l’intérêt commun du plus grand nombre, c’est-à-dire leur intérêt de classe. Vers le même temps la Constituante adoptait la loi Le Chapelier dont le but avoué était de supprimer les corporations mais qui visait, en outre, à interdire toute association des travailleurs entre eux et contre leurs employeurs. Ainsi, les non-possédants, citoyens passifs qui n’avaient aucun accès à la démocratie indirecte, c’est-à- dire au vote dont usaient les riches pour élire leur gouvernement, se voyaient retirer, par-dessus le marché, toute licence de se grouper et d’exercer la démocratie populaire ou directe, la seule qui leur convint puisqu’ils n’étaient pas susceptibles d’être séparés par leurs biens. Lorsque, quatre ans plus tard, la Convention remplaça le suffrage censitaire par le suffrage universel, elle ne crut pas bon, pour autant, d’abroger la loi Le Chapelier, en sorte que les travailleurs, définitivement privés de la démocratie directe, durent voter en propriétaires bien qu’ils ne possédassent rien. Les regroupements populaires, interdits mais fréquents, devinrent illégaux en demeurant légitimes. Aux assemblées élues par le suffrage universel se sont donc opposés en 1794 puis lors de la Seconde République en 1848, enfin à l’orée de la Troisième, en 1870, des regroupements spontanés mais parfois fort étendus qu’on devait appeler justement les classes populaires ou le peuple. En 1848, en particulier, on crut voir s’opposer à une Chambre élue au suffrage universel reconquis, un pouvoir ouvrier qui s’était constitué dans la rue et dans les Ateliers nationaux. On sait le dénouement en mai-juin 1848, la légalité massacre la légitimité. En face de la légitime Commune de Paris, la très légale Assemblée de Bordeaux transférée à Versailles n’eut qu’à imiter cet exemple. A la fin du siècle dernier et au début de celui-ci les choses parurent changer: on reconnut aux ouvriers le droit de grève, les organisations syndicales furent tolérées. Mais les présidents du Conseil, chefs de la légalité, ne supportaient pas les poussées intermittentes du pouvoir populaire. Clemenceau, en particulier se signala comme briseur de grèves. Tous, obsédés par la crainte des deux pouvoirs, refusaient la coexistence du pouvoir légitime, né ici ou là de l’unité réelle des forces populaires et de celui faussement un qu’ils exerçaient et qui reposait, en définitive, sur l’infinie dispersion des votants. De fait ils fussent tombés dans une contradiction qui n’eût pu se résoudre que par la guerre civile puisque celui-ci avait pour fonction de désarmer celui-là. En votant demain, nous allons, une fois de plus, substituer le pouvoir légal au pouvoir légitime. Le premier, précis, d’une clarté en apparence parfaite, atomise les votants au nom du suffrage universel. L’autre est encore embryonnaire, diffus, obscur à lui-même: il ne fait qu’un, pour l’instant, avec le vaste mouvement antihiérarchique et libertaire qu’on rencontre partout mais qui n’est point encore organisé. Tous les électeurs font partie des groupements les plus divers. Mais ce n’est pas en tant que membre d’un groupe mais comme citoyens que l’urne les attend. L’isoloir, planté dans une salle d’école ou de mairie, est le symbole de toutes les trahisons que l’individu peut commettre envers les groupes dont il fait partie. Il dit à chacun: "Personne ne te voit, tu ne dépends que de toi-même; tu vas décider dans l’isolement et, par la suite, tu pourras cacher ta décision ou mentir." Il n’en faut pas plus pour transformer tous les électeurs qui entrent dans la salle en traîtres en puissance les uns pour les autres. La méfiance accroît la distance qui les sépare." (Jean-Paul Sartre, "Elections, piège à cons", Les temps modernes n°318, janvier 1973)

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Après le Z, quelle lettre.

Après le Z, quelle lettre (1) Ça turbule; et ça (se) croise. Mais en quoi. Se sentir nu de langue. Être comme ce dont parle Gérard Grisey dans son œuvre musicale: "le noir de l’étoile". Des mots non à lire, mais à atteindre dans le refoulé de la substance. De toutes façons à s’y inventer en lecture de ce qui échappe d’où s’opère l’inconnu. C’est de ces blancs de marche que le noir se détache.

Après le Z, quelle lettre (2) Ça vertige; et ça se glyphe dans les interdits d’un Œdipe de paroles. Peut-être faut-il relire Bataille. Être là - le "là" du diapason de l’être - où ne s’efface ni ne s’altère les points et les déliés, dans l’empan du vide et de l’énigme. Cette remise en question sans minorité pour la vivre. Est-ce manière de s’y offenser que de faire appel à la blafarde des centrales nucléaires. Qu’y aurait-il eu qu’il n’y a.

Après le Z, quelle lettre (3) Ça zeste; et ça se shmatte. En quelle impossible. Se poser à la ligne d’écriture, dans l’être à soi-même la bande de Moebius. En incognito d’un tout autre ordre que celui de la technique, s’inscrire dans l’histoire d’un pulsar d’origine. La volte langue danse en mémoire les refoulés gravides. A regarder les torsions de l’acrobate, on ne cesse d’aviser les mutations possibles. Qu’est-ce que l’être dit civilisé.

Après le Z, quelle lettre (4) Ça salpêtre; et ça s’iroshime. De quels lieux. De reposer question, n’est-ce pas là toucher au sacrifice. N’être affligé ni de doute ni de raison. L’écriture bleue de langue irait-elle à traverser le cyclone sans en perdre la mémoire. Que cachent les machines de ce qu’elles nous trompent et nous hypnotisent. Tuerie à distance d’une guerre nucléaire virale impitoyable, incontrôlable.

Après le Z, quelle lettre (5) Ça charrie; et ça s’essaime. Les bubons crèvent la peau de la planète. N’y aurait-il plus de "déjà". Temporalité d’un ailleurs temps; mais lequel.

Le hors-là d’ici qui n’est pas l’après-coup. Est-ce ce que Romain Rolland appelait "le soleil blanc de la substance et les mots de feu de Spinoza". Ecrire les deux mots derniers de la traversée en lettres de Do évidées et fluantes. Mais cette énergie de pulsar, que cyclone-t-elle. Cyclone: le cyclone des clonés sans paroles (6).

Après le Z, quelle lettre  (7) Ça se prologue; et ça s’hyper-vitesse. Dans quelle dimension. L’espace de lieu/temps se déformerait-il que le changement à vue déformerait même le chaos. Que le réel soit juge et parti n’imprime en rien le virtuel réservoir sans fond de tous les possibles. Nouvelles dimensions; nouveaux espaces-temps; déformation. L’ouverture est si considérable qu’à la tempérer nul ne le peut. Dans cette excessivité incontrôlable ne suiciderait-elle pas la pensée.

Après le Z, quelle lettre  (8) Ça ne bégaie; ni ne s’affecte. D’un hors-tremblé, le spectre. L’animalité de langue n’a plus cours, comme si la lettre se dégorgeait de tout le littoral. Le couple infernal 0/1 s’engouffre dans la gueule des murènes de la technologie. La terre méprisée se retire, pour quel musée de cire resterait-elle. Qu’entendre là d’où plus personne ne parle, et où seules les grenouilles en spatiales nuclées éjaculent de l’humain. L’inachevé transhume. Vers quelle planète et pour quel siècle. Voyeurs de lois et d’amendements qui nous infâment et que, de façon troublante, nous encourons le risque de pouvoir cautionner, restons vigilants à demeurer insoumis et vifs insurgés.

Claude Maillard, "Après le Z, quelle lettre",
Che vuoi? n°34: La métaphore, 2/2010

(1) Qu’est-ce que ça écrit aujourd’hui? Dans et sous la parole, mais de quelles paroles. Le "d’où ça écrit" écrit comment. Et précisément d’où.
(2) Dans l’a posteriori d’une société qui va, en pure inconnaissance voire innocence, à sa perte (?). Mais quel a posteriori en petit a? De quel objet et de quelle chute? Qu’y aurait-il dans un écrire/ ne pas écrire, ne plus écrire?
(3) La Méga-machine se montre monstrueusement "internet" et les machines machinantes s’excrémentent dans le fleuve d’Hiroshima Nagasaki. La planète terre vit sa disparessence.
(4) Quel au-jour-dit? S’agit-il d’écrire là une entreprise qui n’a jamais encore eu lieu? Est-ce y être là où on n’est plus? Internet, figure monolithique, plus interrogeante que le parallélépipède autour duquel tournaient les primates dans le film de Kubrick, est le symbole d’aujourd’hui, la Méga machine. Avec elle, quelle odyssée, de quel espace et pour quelle mort.
(5) A en écrire. Mais qu’écrire quand les paroles se manquent, quand le souffle se tait. Pourtant s’y inviter dans le retournement, sans mots dire, qui rejoint l’a vocale faisant deuil de toutes lois.
(6) Oui, quel aujourd’hui. Là, où juste avant, il y eut un silence de grande humilité, un chuchotement d’épreuve, d’où ça allait pouvoir en dire d’Hiroshima l’amour dans le tournant du corps au décompté du ciel et de la terre.
(7) Au jour dit, n’y aurait-il plus que cette mise à jour d’un dit non inscrit qui se jouerait d’un petit "e" de mail en mail. Petit "e" d’une électronie de rupture.
(8) Sans l’écriture d’histoire, celle qui touche au sacré, l’homme se constituerait-il en tant que parlêtre. Ne serait-il pas seulement ce passager virtuel ou ce robot rebut de la machine?

mardi 18 avril 2017

Z

Ah The lost city of Z de James Gray... Son plus beau film avec Two lovers. Un film étonnant, aventureux plus que d'aventure, s'avançant vers des territoires inconnus, terras incognitasmi-réels mi-fantasmés, qui relèvent autant de la géographie que du roman familial, un film mystérieux à l'image du mot Amazonie, évoquant moins le pays légendaire des amazones qu'un lieu mythique, la fameuse cité Z, auquel croyait Percy Fawcett, parti plusieurs fois à sa recherche, s'enfonçant de plus en plus loin dans la jungle amazonienne, jusqu'à disparaître lui-même mystérieusement (victime de quelques tribus indiennes reculées ou au contraire les rejoignant dans un ultime voyage - Hergé s'en est inspiré pour le personnage de Ridgewell, le vieil explorateur que rencontre Tintin dans L'Oreille cassée), l'important ici étant la quête autant que son objet, ce qui confère au film une dimension graalesque (Percy c'est le diminutif de Perceval).
La beauté de Lost city of Z tient d'abord à son mouvement, autour des deux pôles que constituent d'un côté l'Angleterre, bloc vertical, hiérarchisé et humiliant pour Fawcett qui ne peut accéder socialement à la place qui lui revient (du fait d'une généalogie entachée), et de l'autre, l'Amazonie, espace horizontal, incertain, dont il veut approcher les limites (il est aussi topographe), un mouvement pour le coup fuyant, en trois temps, mouvement qu'on pourrait qualifier d'elliptique, au niveau spatial, puisque à deux foyers et sans véritable centre (c'est d'ailleurs ce décentrement, brouillant le point de fuite, qui peut déconcerter certains, trop habitués aux narrations bien carrées), mais aussi temporel, le récit multipliant les ellipses, de sorte que c'est le film lui-même qui devient une sorte d'orbite, par la courbe ainsi formée, et sa progression par périodes, tantôt anglaises, tantôt amazoniennes... jusqu'au finale, véritable apothéose, aux allures cosmogoniques.
Un beau film donc, et d'autant plus beau que s'y ajoute, comme souvent dans le cinéma américain, la question du père, c'est même le nom-du-père qui se trouve ici convoqué, d'où cette puissance d'émotion qui va crescendo - on pense à ce que disait Barthes, comme quoi "raconter, c'est toujours chercher son origine, dire ses démêlés avec la Loi, entrer dans la dialectique de l'attendrissement et de la haine" -, entre un nom qu'il faut laver (ce qui entraîne le mouvement) et celui qu'il faut transmettre (justifiant le dernier temps du mouvement: l'expédition avec le fils aîné), trajectoire qui n'est possible que grâce à l'amour - sacrificiel - d'une femme (l'épouse et mère). Pour l'honneur retrouvé de P. Et c'est magnifique.  

lundi 10 avril 2017

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Dans une réplique classique d'une comédie hollywoodienne loufoque, la fille demande à son petit ami: "Tu veux m'épouser?" "NON!" "Arrête de tergiverser! Donne-moi une réponse claire!" D'une certaine façon, la logique sous-jacente est correcte: la seule réponse claire et acceptable pour la fille, c'est: "Oui!" Donc toute autre réponse, y compris un: "Non!" clair, est considérée comme un faux-fuyant. La logique sous-jacente est (...) celle du choix forcé: vous êtes libre de décider, à condition de faire le bon choix. (Slavoj Zižek, Cités n°16, Jacques Lacan, Psychanalyse et politique, 2003)

Sinon à venir: "Gray's anatomy", un post sur The lost city of Z, et après... LA QUILLE!

[ajout du 15-04-17] Un peu de politique-fiction (pour changer). Nous sommes le 24 avril au matin. Il est 10h30. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle viennent seulement de tomber: Le Pen et Mélenchon seraient qualifiés pour le second tour. J’écris ça au conditionnel car c’est tellement serré qu’un recomptage des voix n’est pas à exclure. Jugez plutôt: Marine Le Pen: 21,5%, Jean-Luc Mélenchon: 21,3%, François Fillon: 21,2%, Emmanuel Macron: 21%. 10h52: Alors que Macron n’a toujours pas repris connaissance (il s’est évanoui à l’annonce des résultats), l’autre grand battu, Figarillon, arrivé 3e - "la place du con" diraient les sportifs, "la médaille en chocolat" rectifierait Bayrou - fait savoir sur BFMTV, appuyé en cela par Copé, qu’il conteste les résultats, pointant de nombreuses irrégularités dans le déroulement du scrutin et menaçant, si sa demande de recompter les bulletins n’était pas prise en compte, de saisir la justice. 11h17: Sarkozy estime de son côté que Fillon a été battu, même s'il s'est bien battu, et qu'il doit reconnaître sa défaite (sous-entendu: bien fait pour sa gueule). 11h20: Juppé, lui, dit qu’il s’en fout. 12h05: Benoît Hamon, arrivé premier des candidats dont les frais de campagne ne seront pas remboursés (il a fait 4,7%, haut la main, devant Dupont-Aignan et Poutou), déclare sur BFMTV qu’il renonce momentanément à la démocratie participative pour se consacrer au financement participatif, cf. son site de crowdfunding qu’il vient d’ouvrir: RMU - "remboursement maximum utopique", ironise Valls, à 12h34, estimant que, même si on l’a un peu poignardé dans le dos, c’est surtout lui qui s’est planté. 13h00: Macron aurait repris ses esprits, quelques secondes, le temps que Bayrou lui confirme son élimination, avant de retomber dans les pommes. 13h20: Sur BFMTV, Fillon accuse Hollande d’avoir magouillé pour que des bulletins de vote en sa faveur, des milliers d’après lui, ne soient pas comptabilisés - il a les preuves. 13h31: Hollande réagit depuis l’Elysée: "Oh l’autre..." Pendant ce temps-là, Le Pen, habillée d’une longue veste en cuir noir, rabbi-bochée avec Papa, rappelle à toutes fins utiles (c’est en direct sur TF1, France 2, BFMTV, LCI et CNews), que dans 15 jours il faudra choisir entre l’Ordre et le Chaos. Mélenchon, lui, incapable de choisir entre le treillis et le survêt, opte finalement pour sa tenue de franc-maçon et prend la parole à 13h40 précises, depuis son QG de campagne (c’est en direct sur les mêmes chaînes + TV Venezuela), se lançant dans un magnifique discours, enflammé, passionné, mais sans arrogance, sans animosité, un discours de futur président, avant de conclure: "la blondasse, je vais l’écraser!". 14h01: On apporte des sels à Macron. 14h28: Fillon confie sur BFMTV que si on ne recompte pas les voix, lui et Penelope pourraient se suicider. "Alors là, c’est le pompon" raille Christine Angot, qui passait par hasard, au même moment, sur France 2... 22h15: j’ai réussi à dormir un peu. A la télé, c’est toujours l’imbroglio. Macron a été hospitalisé, Fillon est bien vivant, décidé à ne rien lâcher... Le Pen affirme qu’elle aime les immigrés, Mélenchon qu’il faudra composer avec le monde de la Finance, le second tour est lancé alors que les résultats du premier restent en suspens. Comme ça risque de durer longtemps, je décide de relire Le Vicomte de Bragelonne, mon roman favori.

PS. Nous sommes le 27 avril: les voix sont finalement recomptées. C’est Macron (tout juste sorti de l’hôpital) qui maintenant est en tête devant Fillon... Euh non, on a oublié la Guyane, Mélenchon repasse 2e... Hein quoi? Macron aurait été poignardé avec le couteau de Hamon, un de ceux qu’il avait dans le dos et qu’on lui aurait volé. On soupçonne Fillon et Le Pen. Tous les deux sont arrêtés. Macron, de retour à l’hôpital, rappelle qu’il est gentil et qu’il ne faut pas siffler. De toute façon, l’élection est annulée... "Ah merde, et ma dynamique alors..." se désole Mélenchon.

vendredi 7 avril 2017

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Une femme coquette (1955) de Jean-Luc Godard (Hans Lucas). Le deuxième des cinq courts métrages réalisés par Godard dans les années 50, longtemps invisible et récemment réapparu sur Internet via la chaîne YouTube de David Heslin. A rapprocher de la Soirée, le premier film (1963) de Jean Eustache, avec Paul Vecchiali, Jean-André Fieschi et André S. Labarthe, tourné (sans le son) lui aussi à l'âge de 24 ans, adapté lui aussi - quoique plus librement - d'une nouvelle de Maupassant, mais resté par contre inachevé.

PS. La vidéo a disparu (et le compte YouTube de David Heslin avec), soi-disant pour atteinte aux droits d'auteur (ce qui fait marrer quand on sait que Godard est justement contre le concept de copyright), et ce quelques heures seulement après que je l'ai mise sur le blog. Je la remets via un autre compte. Pas sûr qu'elle reste très longtemps...

Autre chose:

On sait que les sondages c'est un peu comme les prévisions météo ou les cours de la Bourse, c'est pas très fiable. Pour les comprendre, il faudrait peut-être recourir aux fractales, à partir notamment de la notion de "cristallisation", appliquée aux votes des électeurs, qui touche autant au phénomène d'idéalisation - tel que l'a conceptualisé Stendhal (et chanté Gainsbourg) dans le processus amoureux, qui fait qu'un électeur va se décider en faveur d'un candidat et pas d'un autre - qu'à l'image du flocon de neige...
Il y a quelque chose de fractal, du moins de l'invariance, quand on compare les courbes de Hamon et de Mélenchon. Si le second grimpe c'est uniquement au détriment du premier, selon le principe des vases communicants: Mélenchon est aujourd'hui à 17% et Hamon à 9% là où il y a un mois c'était Hamon (encore sous l'effet de sa victoire à la primaire de la gauche) qui était devant Mélenchon, 15% contre 11%, de sorte que le total (26%) n'a pas changé, identique tout au long du mois, au point d'ailleurs qu'on peut se demander si ce n'est pas là le score final, global, des deux candidats tel qu'il s'établira au soir du premier tour.
Or si Mélenchon peut encore monter dans les sondages, c'est même fort probable, Hamon, lui, ne saurait tomber au-dessous de 5-6%, ce qui veut dire que Mélenchon finalement ne peut dépasser les 20-21%, un score peut-être suffisant pour coiffer Fillon sur le fil, lequel Fillon est à 20%, malgré les affaires, comme il y a un mois, mais trop juste pour battre Le Pen et Macron qui eux tournent chacun autour des 25%, là aussi comme il y a un mois. Parce que c'est de cela qu'il s'agit: hormis l'inversion des courbes entre Hamon et Mélenchon, celui-ci (qui tient ainsi sa revanche sur le PS) se substituant à celui-là, plus grand-chose ne bouge depuis plusieurs semaines, comme si le grand cirque médiatique n'avait fait que brasser du vent. Quelle que soit l'échelle utilisée (la gauche, la gauche + Macron, la gauche + Macron + la droite, la gauche + Macron + la droite + Le Pen), la configuration reste la même.
Mais bon, les élections en 2017, on le sait depuis Trump et le Brexit, ont peut-être plus à voir avec la théorie du chaos et l'effet papillon (un enchaînement de faits non perceptibles entraînant à l'arrivée, sans que rien ne l'ait annoncé, un véritable bouleversement) qu'avec le concept de fractales... Exemple: des milliers d'électeurs jusque-là indécis, donc non "cristallisés", ou subitement "décristallisés", créant une sorte de réaction en chaîne en optant au dernier moment pour un même candidat, qu'ils propulsent en tête, comme à la primaire de la droite avec Fillon. C'est le rêve auquel s'accroche aujourd'hui Benoît Hamon... Encore faudrait-il qu'il y mette du sien Benoît Hamon, parce que pour l'instant, si on se met à la place de l'électeur socialiste, en termes de séduction, Hamon c'est pas ça... Etonnez-moi, Benoît...! chantait Françoise Hardy en 1968 (paroles de Patrick Modiano): "Etonnez-moi car de vous à moi, cela ne peut pas, cela ne peut pas durer comme ça, car de vous à moi, c'est fou c'qu'on s'ennuie ici." On ne saurait mieux dire.

PS. Pourquoi ce billet? Pas pour dire pour qui je vais voter le 23 avril, tout le monde s'en fout, d'autant que je fais moi-même encore partie des indécis, hésitant toujours entre vote utile et vote de conviction (ce qui en bon obsessionnel peut finir par l'abstention), étant entendu aussi que la cristallisation chez moi ça ne marche pas... Non, juste parce que j'ai toujours un peu de tendresse pour les petits candidats, de quelque bord qu'ils soient (tant que ça reste démocratique), et que Hamon, tel que c'est parti, est en train de les rejoindre, suscitant pour le coup une forme de compassion. Eh oui, c'est mon côté sensible...

mardi 4 avril 2017

Tennis


Alaina Moore et Patrick Riley



POP EYE  # 13

Yours conditionally, Tennis.

Tennis... retour gagnant! Après un troisième album (Ritual in repeat) un peu décevant, le duo de Denver nous revient à son meilleur niveau, celui de son deuxième album, Young & old, un petit bijou (n°2 de mon Top albums 2012) que Yours conditionally n'est pas loin d'égaler [finalement je crois même qu'il le dépasse]. Bon évidemment, j'entends d'ici les grincheux nous ressasser que tout ça est bien gentil, charmant même, mais que ça sent trop le réchauffé, que c'est de la pop seventies, genre Fleetwood Mac, que Tennis ressuscite ("In the morning I'll be better", "Baby don't believe", "10 minutes 10 years"...) plus qu'il ne réinvente, bref de la musique vintage, agréable à écouter, comme en son temps le rock FM, mais aussi joliment ringard... Bah non. Car si les années 70 sont bien le socle du groupe, qui fait que, outre Stevie Nicks, on pense aussi, quand on écoute Alaina Moore, à Judee Sill, Carole King, Karen Carpenter et d'autres chanteuses US de cette époque, ça ne reste pas figé pour autant... Comme dans Young & old, on devine une progression, une remontée vers le présent, qui rend la pop de Tennis finalement plus actuelle qu'il n'y paraît. Ça tient à une accumulation de petits détails, dans l'écriture des chansons, dans les arrangements, surtout dans la voix d'Alaina Moore, qui semble traverser le temps, de sorte qu'on y croise également les années 80-90 ("My emotions are blinding" est très madonnesque, alors que "Please don't ruin this for me", par ses intonations, n'est pas sans évoquer Kate Bush), de même que les années 2000 via Goldfrapp et le meilleur RnB ("Ladies don't play guitar", "Matrimony")... Et ça c'est inestimable.

In the morning I'll be better (vidéo: Luca Venter) - My emotions are blinding - Fields of blue - Ladies don't play guitar - Matrimony - Baby don't believe - Please don't ruin this for me - 10 minutes 10 years - Modern woman (vidéo: Luca Venter et Kelia Anne) - Island music.

[ajout du 05-04-17] Bonnes plages (suite):

Si vous aimez Broadcast et Au Revoir Simone, vous aimerez Here & now, le deuxième album de Karaocake, duo composé de Camille Chambon et Stéphane Laporte (aka Domotic), de la pop de chambre lo-fi, à l'image du clip réalisé par Tom Gagnaire pour le premier titre (Youth slip), là encore de la belle pop, concoctée à la maison (guitares, synthés et boîtes à rythme), faite de rêveries et de secrets (légers) qui affleurent à la surface des morceaux, petites mélodies veloutées autant que volutées, distillant une atmosphère délicieusement trouble. A écouter ici et maintenant:

Youth slip - Humdrumbeatlife - Grow out - Mother of it all - Summertime - Here & now - Mothers and fathers - End of the day.

vendredi 31 mars 2017

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Le PS en 1993, à l'époque du "big bang". De gauche à droite: Hamon, Cambadélis, Mélenchon, Rocard (lui-même entouré de Claire Dufour et Geneviève Domenach-Chich, la maman d'Elise Domenach, la critique de Positif, hé hé), Moscovici, Bartolone, Glavany et Valls.

Ah Rocard... trop naïf, pas assez fourbe, pour devenir Président de la République:

1969: la désunion de la gauche (sans Mitterrand, orphelin du Général) et un deuxième tour entre les deux candidats de la droite ("blanc bonnet" et "bonnet blanc").
1981: le respect de la parole donnée: se retirer (malgré des sondages favorables) si Mitterrand se portait candidat, ce dernier se faisant dès lors un plaisir de lui couper l'herbe sous le pied.
1995: l'abandon après la défaite du PS (dont il avait conduit la liste) aux Européennes de 1994, torpillé par la liste "Energie radicale" (MRG) de Tapie, elle-même téléguidée en sous-main par Mitterrand, et son éviction du poste de premier secrétaire.

Désunion, trahison, condamnation... c'est toujours la même histoire. 2017 n'y déroge pas.

Par rapport à 1969, Hamon c'est un peu Rocard, alors que Macron, lui, serait plutôt Defferre (qui ne croisait plus le fer) et que Mélenchon, par son talent d'orateur plus que par son projet révolutionnaire, rappellerait Duclos - Poutou et Arthaud, eux, bien sûr s'apparentent à Krivine.

Bonus: Rocard en 1969 (soit au même âge que Macron aujourd'hui): , , , et ... et en 1980: .

samedi 18 mars 2017

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"Virage sud" (version orchestrale live), Aquaserge, 2 octobre 2015 + la version studio, plus courte, telle qu'on peut l'écouter sur l'album Laisse à être qui vient de sortir.

samedi 11 mars 2017

Split

La horde sauvage. (attention, spoilers!)

Ah Split, le dernier Shyamalan, film-monstre, film-cerveau, un des plus forts, des plus beaux aussi, qu'on ait vus depuis longtemps (Psychose?, Shining? Lost highway?...), si fort et si beau qu'on ne sait par où commencer. Peut-être par le titre, tout simplement. Split. Autant dire divisé, sens premier du mot et du film, en rapport avec le DID (dissociative identity disorder) dont souffre Kevin le héros, mais aussi fendu, cassé, brisé comme du verre, qui fait du film le complément d'Incassable, ainsi que le révèle le twist final, le second twist, avec l'apparition de Bruce Willis, effet certes marketing (c'est le côté roublard de Shyamalan, Incassable 2 devrait être son prochain film), mais surtout prolongement du premier twist, le dévoilement de "la Bête", la 24e identité de Kevin, la plus puissante de toutes, la plus terrifiante, dans laquelle se seraient libérées toutes les potentialités de son cerveau (et j'ajouterai du récit), validant les théories fumeuses - quant au DID - de la psychiatre qui le suivait, laquelle aura joué pour le coup dans l'histoire le rôle d'apprentie sorcière. La "Bête" attendue, espérée, par "la Horde" (les autres identités, du moins les trois ou quatre qui avaient pris le pouvoir, l'ensemble s'apparentant après l'avènement du monstre à une sorte de horde primitive), soit le passage de split à unbreakable, du héros schizo au superhéros (ou supervilain, c'est pareil), autant dire du psycho thriller au comic book movie, de Hitchcock à Stan Lee. "Let's twist again" diront les anti-Shyamalan, sauf que là, jamais le twist shyamalanien n'aura été aussi logique, aussi nécessaire, aussi fondamental, expliquant non seulement que son absence aurait confiné le film au stade de petit film d'horreur lo-fi, pas désagréable en soi mais vite oublié (Shyamalan a besoin d'éclater ses histoires, à la différence d'un Carpenter dont l'écriture est plus musicale, qui peut tenir sur une simple ligne et quelques notes, qui fait par exemple que son dernier film, The ward, que j'aime beaucoup, n'a rien d'autre à révéler que ce que le film nous donne à voir tout du long), mais surtout que, par sa démesure même, par la vision nouvelle, ici quasi hallucinée, que le retournement final offre du film, invitant le spectateur à reconsidérer ce qu'il vient de voir, le récit prend une dimension qu'aucun des précédents films n'avait atteint jusque-là. Donc twist génial - en dépit de son aspect too much (je me répète) mais Shyamalan est un gourmand on le sait -, d'ores et déjà un des plus inouïs de l'histoire des twists (l'autre grand twist vu cette année c'est bien sûr la fin de Barça-PSG, génial aussi dans son genre). Car split, c'est ça également: se répandre, aller le plus loin possible, au-delà des promesses du récit, dans des contrées qu'on ne soupçonnait pas, même si Shyamalan glisse quelques indices ici et là, parmi d'autres, qui eux ne visent qu'à égarer... Mais encore split au sens de partager, qui fait que la disjonction non seulement s'installe à tous les niveaux du récit mais surtout s'organise progressivement, laissant deviner une sorte d'ordre dans le chaos, pour au final mieux rassembler les morceaux... Et là il faut parler de Casey, la jeune fille séquestrée, elle-même divisée et dissociée des deux autres filles, personnage admirable, qui assure l'équilibre du film, à la fois miroir et glace sans tain, sans qui Split ne serait pas ce qu'il est - un chef-d'œuvre, ça y est je l'ai dit -, quand bien même il y aurait pour finir cet incroyable twist... (à suivre)

[ajout du 15-03-17]:

Le cas Casey.

En face de Kevin, aka Dennis aka Patricia aka Hedwig... aka la Bête, il y a donc Casey. Casey Cooke avec ses initiales identiques (CC) comme les superhéros Marvel (Peter Parker aka Spiderman, Bruce Banner aka Hulk...), comme David Dunn le superhéros d’Incassable. Autant dire qu’elle appartient au même univers qu’eux, qu’elle est probablement une future supergirl, ce que laisse supposer le dernier plan dans la voiture où, à travers son regard, elle apparaît "différente", signe manifeste d’une métamorphose en cours. L’histoire de Casey vient ainsi redoubler celle de Kevin/Dennis/la Bête, dans un registre qui relève autant du mythe que du conte de fées. Et c’est bien ce redoublement qui permet au film d’atteindre une telle puissance d’émotion, aidé en cela par l’extraordinaire interprétation de la jeune Anya Taylor-Joy. Il faut voir comment Casey, parallèlement à l’avènement progressif de la Bête, fait preuve elle aussi, petit à petit, d’une forme de contrôle sur les événements, d’abord limité à l’identité la plus fragile (Hedwig) qu'elle essaie de manipuler, puis s’élargissant, en même temps qu’elle investit de nouveaux espaces, dans le sous-sol où elle a été kidnappée, jusqu’à l’affrontement final où vont s’exorciser les traumas du passé. La maîtrise de Shyamalan dans la conduite de son récit, la manière de le découper, d’y intégrer les flashbacks relatifs aux abus sexuels (étonnantes scènes de chasse), est un modèle du genre. Un tournant vient marquer le processus dramatique, lorsque Casey ramasse une vis qui traînait par terre. A ce moment précis, on imagine une possible évasion de la jeune fille, à travers l’usage qu’elle ferait alors de la vis, par exemple forcer une serrure. Il n’en est rien. De la vis il ne sera plus question (ou alors ça m’a échappé). Et c’est après coup que l’on comprend que ce geste sans suite n’était qu’un réflexe chez Casey, celui de l’enfant abusé, pratiquant l’automutilation et récupérant à cette fin tout ce qui peut servir. [ajout du 17-03-17: en fait, ça m'avait échappé, Casey se sert bien, ensuite, de la vis pour forcer la serrure de sa cellule... disons alors qu'au moment où elle ramasse la vis, il y a dans ce geste à la fois l'anticipation de ce qui va suivre - au niveau du scénario - et la condensation symbolique de tout ce qu'elle a subi depuis l'enfance, le traumatisme et ses séquelles] La vis, loin de préparer à une quelconque libération, suggérait au contraire l’enfermement psychique de l'adolescente, anticipant surtout sa rencontre avec la Bête, la révélation que constituent sur son corps toutes ces scarifications et le fait que tous deux finalement sont "pareils": des êtres brisés (donc les plus évolués selon la Bête). "Pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre", pourrait presque dire chacun, de chaque côté des barreaux, paraphrasant ainsi Bresson. Et c’est très fort.

Au final, Split serait moins un film anti-Trump qu'un film sur la question trans (à travers le personnage de Kevin Wendell Crumb), mieux: un grand film trans... A développer ici ou ailleurs.

mercredi 8 mars 2017

Les belles du Montana

Des trois histoires, reliées par quelques fils seulement, qui composent Certain women, le nouveau film, magnifique, de Kelly Reichardt, la deuxième est peut-être la plus impressionnante. Il ne s’y passe quasiment rien, si l’on compare aux deux autres où il ne se passe déjà pas grand-chose. Mais la beauté est là, au niveau de la forme, dépouillée à l'extrême, comme de tous ces silences qui suggèrent l'indicible. De sorte que si on appliquait la fameuse "règle de trois" chère à Biette, quant à ce qui gouverne un film, on pourrait dire que dans Certain women c’est bien le projet formel qui lutte avec le récit au détriment de la dramaturgie, quasi inexistante. Lutte minimaliste, mais lutte quand même, sur fond naturaliste (au sens littéraire du mot, du réalisme documenté), entre disons l’épure bressonienne, tendant à l’abstraction, et l’épure durassienne, visant à l’isolement, entre le tranchant des plans et la transparence des mots.
Dans les deux cas, une même blancheur, comme celle des montagnes enneigées qui entourent Livingston, petite ville du Montana où se déroule le film, Livingston sur la ligne NP (Northern Pacific) à l'image de l'ouverture avec son train de marchandises, comme si Reichardt elle-même, après son arrêt prolongé dans l'Oregon, était repartie vers l'Est; le Montana, symbole même des grands espaces américains, ici plus sundanciens que fordiens, donc "redfordiens" - Redford y a tourné Et au milieu coule une rivière et l'Homme qui murmurait à l'oreille des chevaux - sauf que, depuis Hawks, on sait que la pêche à la mouche est le sport favori de l'homme et que, Patricia Mazuy nous l'a rappelé, prendre soin des chevaux (et les monter) est surtout un sport de filles. Autant dire que dans Certain women il y a bien des chevaux, des chiens aussi (forcément avec Reichardt - le film est dédié à sa chienne Lucy), mais pas de poissons. Et pas d'hommes non plus, du moins de moins en moins à mesure que le film avance (immature dans la première histoire, distant dans la deuxième, l'homme est carrément absent de la troisième), laissant les femmes seules, enfermées dans leur solitude, ce qu'évoque l'encerclement des montagnes.
Bon alors, et cette deuxième histoire, en quoi est-elle si impressionnante? C'est que, moins ludique que la première (les relations difficiles entre une avocate - Laura Dern - et son client, prêt à tout, même une prise d'otage, pour obtenir gain de cause), moins séduisante que la dernière (la rencontre entre une juriste débutante - Kristen Stewart - venant donner des cours du soir et une jeune ranchwoman - Lily Gladstone - qui y assiste pour le seul plaisir de la voir - sublime scène quand celle-ci après le cour fait monter Kristen Stewart sur son cheval et l'emmène au pas jusqu'au fast-food du coin), elle est comme le point d'ancrage du film. Où y règne une vraie mélancolie, soit la part la plus durassienne du film, à travers cette histoire de pierres, restes d'une ancienne école bâtie à l'époque des pionniers, qu'une femme (Michelle Williams) mal mariée veut absolument récupérer d'un vieil homme pour la construction de sa future maison. A un moment donné, alors que les pierres sont rassemblées, on voit la femme faire un signe de la main au vieil homme, resté debout derrière sa fenêtre, sans que celui-ci lui réponde, comme s'il ne la voyait pas... Ce court moment, écho à d'autres, est comme un temps d'évanouissement dans le film, une sorte d'aphanasis, le regard ailleurs du vieil homme renvoyant la femme à sa propre solitude, comme si les blocs de pierres ainsi acquis, tels des Bastilles de grès, ne faisaient que l'emprisonner un peu plus, hors du monde...

A venir: Split de M. Night Shyamalan (comme c'est la journée de la femme et non du trouble de la personnalité multiple, j'ai permuté les textes, ha ha).

mercredi 1 mars 2017

[...]

Bon, avant de vous parler de Split, le dernier film, génial, de Shyamalan, quelques mots sur deux autres films, l'un très moyen, l'autre franchement raté.

1. Loving de Jeff Nichols

Take care.

"C’est un beau roman, c’est une belle histoire, lui, il était blanc, elle, elle était noire..." Oui, bah non, pas de roman ici, juste une histoire qui n’a de beau que le nom des époux (Loving), le surnom de la femme ("String bean" devenu "Brindille" dans la version française), la carrosserie des voitures (ça se passe au tournant des années 60) et bien sûr le fait d’être vraie. Or le vrai c’est quoi dans Loving? Une image de magazine, celles de LIFE que Nichols (via son acteur fétiche, Michael Shannon, qui dans le film tient le rôle du photographe) reproduit invariablement, le plus fidèlement possible (ah, Joel Edgerton, sa chemise à carreaux et sa gueule de redneck, semblable au vrai Richard Loving), suite de plans que la presse s’empressera de trouver sobres, empreints de dignité, alors que tout y est lisse, parce que justement ce n’est que reproduction, reconstitution, mise à plat d’une histoire réduite à sa stricte symbolique, celle du politiquement correct, sans autre enjeu que celui d’être volontairement (autant dire que ça se voit) dépouillé du trop-plein d’émotions que risquait un tel sujet (l’histoire des époux Loving, voulant vivre là où ils ont toujours vécu, en Virginie, sauf que dans cet Etat, en 1958, le mariage interracial constituait un crime). De sorte d’ailleurs que le sujet, à force de lissage, finit par se déplacer, l’intérêt de Nichols semblant davantage porter sur le mariage (dans la lignée familialiste de ses films précédents, ici ce n’est plus take shelter mais take care) que sur l'interracial. La preuve? Le fait que ce qui touche plus spécifiquement à la question de la mixité soit relégué à la périphérie du film. D'abord sous forme d'ouverture: la vie à Central Point, où les Blancs, du fait de leur pauvreté, vivaient mêlés aux Noirs, au mépris des lois raciales. Puis à la fin: la bataille juridique (Loving v. Virginia), se résumant à quelques rencontres avec les avocats de l’ACLU, jusqu'à son dénouement heureux (le jugement qui condamnait les Loving cassé par la Cour Suprême). Pourquoi pas, puisque c'est cohérent avec le point de vue du couple, ne revendiquant rien d’autre que de pouvoir s’aimer, loin des mouvements antiségrégationnistes de l’époque. Souci du "vrai" là encore... Oui mais, faut-il que ça passe par tous ces plans lénifiants, en même temps qu’édifiants, limite kouléchoviens en ce qui concerne le personnage de Mildred dont le moindre regard vient exprimer un sentiment: là le bonheur, là l’inquiétude, là la tristesse... Take care. Comme si Nichols, en épousant le point de vue des Loving, prenait soin lui aussi de son spectateur, prenait soin de ne pas le brusquer, le dorlotant à coup d’images bien-pensantes, lui construisant un bon petit film sweet home, sans véritables tensions (en termes de récit, qui ne relèvent pas du fait divers proprement dit - ici elles sont juste amorcées), sans véritables envolées, se contentant d’entrecouper l’histoire de jolis inserts sur la campagne, le travail de maçon, les tâches domestiques, les enfants qui jouent, etc... bref la vie très simple de gens très simples. Comme dans le reportage de LIFE magazine, comme dans le documentaire Loving story... "comme", c'est-à-dire "conforme à", même pas la réalité mais une image déjà existante de cette réalité. Ce qui fait que finalement le vrai n'existe pas dans Loving, remplacé qu'il est par du ressemblant, voire du re-ressemblant. Pas désagréable en soi mais quand même très gnangnan.

2. Silence de Martin Scorsese

Le jardin des supplices.

Une vraie purge. A la fin, on voit Andrew Garfield (qu'on a suivi tout au long du film) et Liam Neeson (celui qu'il recherchait), deux missionnaires portugais - des jésuites - ayant renié leur religion, après toute une série d'épreuves pour le premier mais ça a dû être pareil, on l'imagine, pour le second (tortures et exécutions en tous genres des villageois japonais convertis au christianisme), visant à éprouver leur foi (et par là le "silence" de Dieu) jusqu'à ce qu'ils finissent (mais c'est long à venir, croyance en Dieu oblige, ce qui arrange bien Scorsese) par abjurer en piétinant l'image du Christ (même si pour le premier il demeurera, cachée au fond de lui-même, la foi originelle)... on les voit donc en train de trier différents objets, contenus dans les bagages de négociants hollandais (les seuls autorisés au XVIIe siècle à commercer avec le Japon parce que, contrairement aux Portugais, ils étaient là uniquement pour faire des affaires... hé hé, pas cons les Hollandais) et de séparer ce qui est chrétien de ce qui est non chrétien. Et le film? Il ne s'agit pas de savoir s'il est chrétien ou pas, il l'est nécessairement, même si c'est sur le versant martyrologique. Pas plus de savoir s'il est scorsésien ou pas, il l'est évidemment, et pour les mêmes raisons. Mais de faire la part entre, disons, le bon et le mauvais Scorsese. Le bon? Quelques plans au début, notamment quand Garfield et Adam Driver, l'autre padre, qui disparaîtra par la suite (parti jouer dans Paterson?), se trouvent planqués, à l'ombre, dans une cabane, et que, n'y tenant plus, ils finissent par sortir pour goûter aux rayons du soleil... peut-être aussi le personnage de Kichijiro, une sorte de Judas qui n'arrête pas de trahir puis de demander à ce qu'on le confesse, seule note d'humour du film. Le mauvais? Bah, tout le reste, à commencer par le choix obsolète, bien que traditionnel à Hollywood, de faire parler tout le monde en anglais, les Portugais comme les Japonais (même les paysans incultes!), ce qui, dans ce Japon post-féodal, très replié sur lui-même, confine au grotesque, j'allais dire à l'hérésie. Mais le pire c'est quand même cette vision que donne Scorsese du conflit religieux, l'opposition pour le moins primaire, car figée (seuls changent les différents types de tortures), entre d'un côté la foi aveugle des chrétiens et leur aspect victimaire, et de l'autre, la cruauté de l'autorité japonaise, représentée par l'Inquisiteur et ses sbires, permettant au cinéaste, sous couvert de traiter l'Histoire, d'étaler une fois de plus ses penchants sadomaso, ce que j'ai appelé dans un autre texte son côté Big shave. Et Dieu que c'est pénible...

mardi 28 février 2017

[...]

Shyamalan et ses 23 personnalités (dans Split elles ne s'expriment pas toutes):

Steven Spielberg, Alfred Hitchcock, Matt Wenger, Stanley Kubrick, Charles Perrault, H.G. Wells, Jacques Tourneur, Rod SterlingNathaniel Hawthorne, Emily BrontëJohn Carpenter, David LynchRobert L. Stevenson, Thomas Harris... Trouvez les autres.

PS. Et pour les faire disparaître, dites: "M. Night Shyamalan".

vendredi 10 février 2017

[...]




Adieu... oui je sais, c'est pas la première fois, mais là, ça va être le feu, je me suis préparé un Dragon Ball Z GT: 3 cl d'absinthe + 3 cl de schnapps à la cannelle (genre Gold Strike ou Goldschläger) + 1 cl de vodka... on se fait un bain de bouche de 15 secondes avec la moitié du shoot, puis on l'avale, ainsi que le reste du verre, cul sec... le shoot avalé, on recouvre tout de suite le verre avec la paume de la main, pour empêcher les vapeurs d'alcool de s'échapper, on attend quelques secondes puis on retire la main et alors, ça y est, c'est parti, on commence à aspirer les vapeurs, lentement, profondément, définitivement...

Sinon j'ai vu Certain women de Kelly Reichardt et Split de M. Night Shyamalan... c'est bon, avec Yourself and yours de Hong Sang-soo, j'ai mon Top 3 pour 2017, je peux partir en paix. Adieu donc.

jeudi 9 février 2017

Yourself and yours




"Ah bon?", "Vraiment?", "Vous croyez?"... c'est ce que n'arrêtent pas de dire les deux hommes que rencontre Minjung dans Yourself and yours, le dernier film de Hong Sangsoo. C'est ce qu'ils disent à la jeune femme en réponse à ce qu'elle leur raconte, sur son identité notamment, exprimant leur doute, à l'instar du spectateur devant le film... Sauf que lui a vite compris qu'il n'y a qu'une Minjung. Pas de double, pas de dédoublement, la jeune femme est simplement duelle. Elle est à la fois elle et autre, autre que ce que les hommes, qu'ils soient "pathétiques" ou enfants (y compris son boyfriend, un peintre avec des béquilles, autant dire des œillères), pensent d'elle, par exemple qu'elle boit et qu'elle drague dans les bars, peut-être même autre que ce que elle, Minjung, pense d'elle-même, qu'elle ne boit pas (ou beaucoup moins) et ne drague pas, quand bien même elle fréquente, seule, les bars. Parce que le doute ici est kafkaïen. La preuve? On voit plusieurs fois Minjung avec un livre de (ou sur) Kafka. Elle ne peut avouer (connaître déjà ces hommes à qui elle se confie, l'alcool aidant) que par le mensonge (vous faites erreur, on ne se connaît pas), c’est le paradoxe de la dualité, cher à Kafka, à travers la sempiternelle question de l'amour, de ce qu'il en est de la rencontre amoureuse, plus précisément de la première rencontre, dont la vérité est impossible à dire sinon par le mensonge. Etant entendu que les deux hommes (qui, eux, découvrent qu'ils se connaissent) ne sont que des moteurs fictionnels (les doubles de HSS), rejouant avec Minjung la première rencontre et rien d'autre (ils sont trop vieux) pour lui permettre, à elle et son amoureux, de repartir de zéro, de revivre la première fois (en mieux), à la condition toutefois que celui-ci accepte Minjung telle qu'elle est, c'est-à-dire telle qu'elle dit être (son mensonge), et non telle qu'il se l'imaginait, ce qu'il prenait pour la vérité. Et il n'y a que Hong Sangsoo pour nous embarquer dans de telles volutes dialectiques, avec sa légèreté coutumière, aussi rafraîchissante qu'une tranche de pastèque...

lundi 6 février 2017

[...]

Un peu de politique-fiction. Nous sommes en mars 2017.

Les affaires se multipliant pour Fillon (dernière en date, son labrador Spinee qui, à en croire Rachida... euh pardon, Le Canard enchaîné, aurait été grassement rémunéré par la société Argos, une société spécialisée dans l’accompagnement des personnes malvoyantes, sauf que celles-ci affirment ne l’avoir jamais vu!), il décide, la mort dans l’âme, sous le regard peiné de Penelope, sa femme, qui faisait tapisserie dans les couloirs de l'Assemblée pendant que lui y travaillait, de renoncer à la présidentielle, entraînant à droite la mise en place d’un plan B, B non pas comme Baroin (n’importe quoi) et encore moins Barkozy (pourquoi pas Balkany pendant qu’on y est), ni même Bayrou mais celui que ce dernier soutient, le BGG, le "bon gars girondin", Juppé pour ne pas le nommer, cet ancien mangeur de cerises en hiver (métaphore rappelant que les emplois fictifs il connaît) dont on pourra dire, si d'aventure il était remis en selle, qu’il l’a vraiment bordelais de nouilles.
Hollande, quant à lui, crie au plagiat ("le renoncement c’est moi") et se dit que, puisque c’est comme ça, oui peut-être, c’est pas impossible, mais bon, faut voir, il pourrait finalement se représenter, d’autant que Hamon est empêtré lui aussi dans une affaire, révélée par Le Figaro: le vol d’une orange sur un étal de Dakar quand il avait douze ans, de même que Valls, convaincu selon Marianne d’avoir plusieurs fois pris l’avion au frais du contribuable pour aller boire un verre avec Penélope... Cruz, alors que Macron est soupçonné de favoritisme, suite à la découverte par Mediapart d'un vieux devoir de français visiblement surnoté (22/20) par sa professeure de l’époque, une certaine Brigitte T., et que, concernant Mélenchon - disparu des radars, je le rappelle, depuis que, trop gonflé de lui-même, il a explosé en plein vol lors d’un meeting à Mainfonds -, on ne sait toujours pas si son hologramme pourra se présenter à sa place.

A part ça j'ai vu Jackie de Pablo Larraín, un film "vertigineux", je suis d'accord avec les Kayé... nan je plaisante, c’est du remplissage du début à la fin, avec là encore, comme dans Neruda, des kilomètres de musique, recouvrant quasiment tous les plans - une horreur -, et Natalie Portman, sur qui je fondais beaucoup d’espoir, bah non hélas, elle n’apporte rien - trop frêle pour le rôle finalement -, noyée qu’elle est sous ce fatras d’images filmées en dépit du "bon sens", aussi prétentieux que ridicule, littéralement un enterrement de première classe.


Heureusement j'ai vu aussi Yourself and yours, le dernier Hong Sang-soo (en fait, l'avant-dernier), un film réellement vertigineux, lui, sur lequel je reviendrai bien sûr...


Et puis des Barnet, plein de Barnet, déjà connus pour la plupart, tous magnifiques: la Jeune fille au carton à chapeau, la Maison de la rue Troubnaïa, Okraïna, Au bord de la mer bleue, Un brave garçon, l'Exploit d'un éclaireurUn été généreux...





Okraïna de Boris Barnet (1933).

dimanche 29 janvier 2017

[...]

Ça débute comme chez Demy (le générique des Demoiselles de Rochefort sur le pont transbordeur), avec Ophuls dans le rétro, pour l'utilisation des grues et des chariots, les mouvements de caméra, ça monte et ça descend (comme dans un scenic-railway), mais avec la grâce d'un bourrin, ça travellingue dans tous les sens, adieu Demy, adieu Ophuls, pour viser ensuite l'âge d'or du musical hollywoodien, de Berkeley à Minnelli, en passant par Donen et Kelly, tout ça en bon élève surdoué, au niveau de la technique, en fait plutôt hyperactif, démarrant les scènes tambour battant, mais incapable de les exploiter réellement, on reste sur le registre de l'illustration (cf. la scène "bigger than life", plus exactement "rebel without a cause", dans le Griffith Observatory), autant dire que c'est vite épuisant, et ce d'autant plus que l'histoire ne sort jamais des rails (si je puis dire) d'un scénario archi convenu, limite scolaire (Chazelle l’a écrit à 25 ans mais a dû le concevoir à 15), où rien ne nous est épargné quant aux clichés sur la passion de l’artiste, l’amour sacrifié, etc. et donc - attention - ce qui donnerait au film toute sa profondeur: la mé-lan-co-lie, comme si Chazelle apportait là quelque chose de nouveau à la comédie musicale, alors que la mélancolie c’est justement ce qui traverse, et de façon autrement plus subtile, les films de Demy et de Minnelli.

- Oui mais bon, l’amateurisme des comédiens dans les scènes dansées, c’est touchant non?
- Euh non, ça fait juste appliqué.
- Et quand ça danse pas, c'est mieux?
- C'est pire... Emma Stone n'arrête pas de grimacer et Ryan Gosling est aussi expressif qu'une huître en train de bâiller.
- Il y a quand même de l'émotion.
- Moi j'appelle ça de la guimauve.
- Pas d'accord, il y a un vrai plaisir, c'est communicatif...
- C'est le principe de la guimauve, du "mâche-moelleux", comme disait je ne sais plus qui.
- Mais non, et puis c'est important de donner du plaisir, surtout qu'en ce moment, Hollywood c'est pas la grande forme...
- Hollywood chewing-gum?
- Tu m'agaces... En plus Chazelle il est jeune, c'est une bouffée d'air, c'est comme Dolan...
- Oui c'est ça, comme Dolan... d'ailleurs Dolan c'est le nom d'Emma Stone dans le film...
- ... ça donne du peps.
- Du peps oui, mais c'est tout.
- Pff... t'es jamais content.
- Si si, je suis content, Federer vient de gagner l'Open d'Australie. La la land...



vendredi 27 janvier 2017

Belle dormant

Une nymphe à gosier charmant,
Dans les ariettes excelle.
Ceux qui marchent tout doucement,
Expriment le nom de la Belle.
(poème du XVIIIe s.) 

J'ai bien dormi à Belle dormant.

Il existe des films du sommeil, pas du rêve, mais du sommeil, des films dont la vocation est de vous plonger dans une douce torpeur, de façon irrésistible, ce qui les rend très agréables à suivre, parce qu'on les suit très bien, peut-être même mieux à moitié endormi que les yeux grands ouverts. Belle dormant est de ceux-là. Evidemment pour que ça marche il faut que le film vous jette lui aussi un sort. Que quelque chose vous pique, non pas le doigt mais les yeux, pour que subitement vous vous endormiez, non pas pour 100 ans mais le temps du film, jusqu'à ce que l'enchantement soit rompu, à la faveur non pas d'un baiser mais d'une caresse, comme un chuchotement au coin de l'oreille. Car c'est de cela qu'il s'agit: Belle dormant est un film qui s'écoute (et ce d'autant plus qu'Arrietta est un cinéaste de l'oreille), dans la pure tradition des contes d'autrefois. Parce que les contes ça s'écoute, ça ne se regarde pas, ça ne se lit même pas, c'est ce qu'on vous racontait le soir, quand vous étiez enfant, pour vous endormir. Les contes ça sert d'abord à ça: une histoire à dormir, non pas debout mais couché dans son lit ou, comme ici, bien installé dans son fauteuil, bercé par des voix, une musique, des silences... Et là, on peut dire que ça fonctionne. Très vite même, dès les premières mesures de batterie (tams-tams d'aujourd'hui), qui annoncent le sortilège et continueront de le scander tout au long du film.
Quel est donc ce sortilège? Je dirais: l'horreur numérique. Il est un fait que visuellement parlant, au niveau de la lumière et des couleurs (on croirait le film bidouillé avec iMovie), Belle dormant est assez laid... c'est ça qui pique les yeux. L'enchantement ne passe pas, ne passe plus, par l'image, quand bien même Arrietta essaierait désespérément, et de façon presque touchante, de lui donner une vieille teinte argentique (à la différence de Merlin), mais par le son, moins abîmé par les ravages du numérique et pour le coup plus à même de vous envoûter... Belle dormant c'est la beauté endormie et l'émotion avec, pas la beauté pour la beauté, ni l'émotion pour l'émotion (n'importe quel documentaire animalier est à la fois beau et émouvant), mais la "beauté émouvante" des films d'avant, techniquement moins parfaits, mais plus proches de la réalité, de celle que voit l'œil humain, forcément imparfait... Certes tout n'est pas laid dans Belle dormant, le regard se trouve par instants réveillé, là par des échos "coctaliens" aux anciens films d'Arrietta (les ailes de l'ange, Narcisse se mirant dans l'eau, etc.), là par quelques "peintures" (la reine de Kentz écoutant la prophétie d'une grenouille bleue - Nathalie Trafford, coproductrice du film, ressemble à Edith Clever dans la Marquise d'O... de Rohmer -, un tel plan ça réveille...), mais l'émotion est ailleurs, dans ce qui fait le présent du film, parce que Arrietta aka Arrieta aka Arietta, Ariette en espagnol, soit un petit air léger, est aussi, comme les cinéastes en "ette", Biette et Rivette, un cinéaste du présent. Et le présent ici c'est ce qu'on écoute les yeux mi-clos. Alors? Alors rien. Juste ça: j'ai bien dormi à Belle dormant et j'ai beaucoup aimé...

jeudi 26 janvier 2017

Steve

Par monts et par vaux.

Jean-François Stévenin est un homme du Jura. Ses films, trois seulement en l'espace de 30 ans - Passe montagne (1978), Double messieurs (1985), Mischka (2001), rien depuis - en portent la trace. Où se mêlent attachement au pays et goût de l'aventure, massivité des corps et vagabondage des idées. C'est un cinéma qu'on pourrait qualifier de géologique, à la fois profondément ancré - l'œuvre semble faite de multiples strates, à l'image du sol jurassien (assise identitaire, sédiments biographiques, dépôts cinéphiles, etc.) -, et comme soumis à d'étranges déformations: des plissements, des collisions, qui voient les films se disloquer en petits blocs narratifs, morceaux d'histoires butant les uns contre les autres ou, au contraire, creusant des entailles - combes, cluses et autres reculées - dans l'agencement du récit. Si les films de Stévenin ne se réduisent pas à leur seule géographie, force est de reconnaître le rôle primordial que celle-ci y joue. N'est-ce pas là d'ailleurs, dans ces paysages accidentés de forêts et de lacs, de plaines et de rivières, de plateaux et de canyons, que trouve son origine l'amour viscéral de Stévenin pour le western? On peut toujours convoquer Ford, Mann ou encore Hellman, c'est bien, en premier lieu, dans cette géographie primitive qu'il faut chercher les motifs westerniens de son œuvre.

Reste qu'on ne saurait pousser trop loin l'analogie entre le cinéma de Stévenin et le western. D'abord, on l'a dit, parce que ce serait limiter l'œuvre à sa dimension géographique, n'y voir qu'une inscription de l'homme dans son milieu naturel, si grandiose soit-il, jusqu'à célébrer l'espèce de communion qui peut exister entre les deux. Ensuite, parce que le territoire chez Stévenin n'a pas la même fonction que dans le western. L'espace y est moins à conquérir, à travers le thème de la frontière, qu'à redécouvrir, moins à défricher qu'à déchiffrer. Les personnages de Stévenin ne sont pas des pionniers. Pour eux, l'histoire n'est pas à écrire, elle est en marche depuis longtemps. A ce titre, ils font davantage figure d'héritiers. Mais de quoi ont-ils hérité? C'est la question que pose Stévenin dans ses films. Le désir d'enfance, si prégnant chez lui, se double d'un autre désir, indissociable: le désir d'en France. Dans Passe montagne, son premier film qui est aussi son plus autobiographique, l'aventure est tout autant celle de l'enfance que celle du pays (pour l'anecdote, on rappellera que Stévenin est né à Lons-le-Saunier, patrie à la fois de La vache qui rit, le célèbre fromage pour culottes courtes, et de Rouget de Lisle, l'auteur de La Marseillaise). Si le film a tout du voyage initiatique  - on part en brodequins à la recherche d'une mystérieuse combe perdue dans la montagne -, il prend surtout pour le réalisateur l'allure d'un retour aux origines. Moins les siennes d'ailleurs, simplement esquissées, que celles de sa région, espace déserté (par les femmes notamment), mais où persiste encore, non perverti par l'idéologie moderniste, tout ce qui fait la richesse de l'humain: l'authenticité des relations, même si elles se révèlent des plus frustes, le sens de la convivialité, même si elle se résume à boire des coups ou à se mitonner de bons petits plats, une certaine innocence aussi. Ce qui aurait pu n'être qu'un périple lourdement chargé sur le plan symbolique ou, à l'inverse, un document purement ethnographique sur la vie des bûcherons dans le Jura, devient chez Stévenin, par la grâce d'une mise en scène constamment inventive, faite de rencontres inattendues et de dérapages contrôlés, une incroyable plongée dans la France profonde. L'héritage est bien là. Car la France profonde, finalement, est en chacun de nous, plus ou moins enfouie, inscription un peu honteuse par son côté caricatural - on la raille volontiers chez l'autre -, et dont on ne prend bizarrement conscience que lorsqu'on s'éloigne du pays. "C'est en roulant pendant huit jours dans le Nevada, c'est en Amérique que je me suis senti français", répondait en 1981 Jean-François Stévenin à un questionnaire des Cahiers du cinéma sur le cinéma français. "C'est là, disait-il, que j'ai compris que j'étais presque franchouillard, alors qu'on m'appelle Steve, que j'ai toujours été avec des blue-jeans, des bottes, des ceinturons, que j'étais une sorte d'enfant d'Amérique mal né en France et qui heureusement, grâce au cinéma, avait retrouvé sa patrie américaine..." (Cahiers du cinéma n°325, juin 1981). Et c'est vrai que dans ses films l'aspect franchouillard ne se manifeste pleinement que si les personnages sortent de leur environnement quotidien. Pas besoin d'aller jusqu'en Amérique, mais à chaque fois la nécessité de s'extraire du cadre, par le biais d'une longue escapade, où le réalisme des figures (la France des villages, des beaufs, des autoroutes et des campings) côtoie des moments de pure poésie: la marche dans la forêt dans Passe montagne, le voyage de nuit en ambulance dans Double messieurs, l'apparition de Johnny Hallyday - véritable épiphanie - dans Mischka.

C'est tout le sens chez Stévenin de son double statut de cinéaste et de comédien. La France y est vue à la fois de l'extérieur - c'est le regard "américain" de Stévenin, filmant son pays comme un espace illimité, ouvert à tous les possibles - et de l'intérieur, tel un réservoir d'énergies, le plus souvent contradictoires, typiquement français, ce que synthétisent à merveille le corps de l'acteur et sa gestuelle (il n'est pas karatéka pour rien), compromis idéal entre, d'un côté, la douce compacité d'un Villeret ou d'un Roussillon, et de l'autre, l'agitation furieuse d'un Afonso, sorte de Bébel déjanté, toujours en surrégime. Cette dualité dans la manière de regarder la France, mélange de contemplation (ainsi le mont Aiguille dans Double messieurs) et de désordre joyeux, qui fait déborder les plans, permet au cinéaste d'échapper aux pièges qui guettent habituellement la comédie naturaliste (point de vue condescendant, portraits brossés à gros traits, etc.). En cela, il est plutôt proche des "poéthnologues" du cinéma français, de Rouch à Guiraudie, en passant par Rozier. Mais il s'en distingue aussi par le conformisme de ses goûts, j'entends de ses goûts non cinéphiles, communs à beaucoup de Français (Johnny Hallyday, présent dans Mischka, était déjà évoqué dans Double messieurs), ce qui finalement l'identifie à ses personnages. Les films de Stévenin apparaissent ainsi peuplés de drôles de zèbres, que l'auteur propulse sur les routes de France (la carte routière est un motif récurrent dans son œuvre) pour que s'exprime, au-delà du pittoresque (ruralité, excentricité, marginalité...) qui les accompagne et leur confère, par endroits, un petit côté célinien, le caractère universel de leurs aventures (les relations entre hommes dans Passe montagne, la rencontre avec la femme dans Double messieurs, la recomposition d'une famille dans Mischka). Une manière en définitive de faire voler en éclat, via les déflagrations du récit, toute une imagerie de la France profonde. C'est la grande force du cinéma de Stévenin. La France profonde n'y est pas que révélée, elle sert aussi de révélateur. Non seulement Stévenin nous invite à découvrir, par l'acuité de son regard, la France dans ce qu'elle a de plus profond, de plus profondément humain, à travers entre autres l'esprit hâbleur, râleur, gouailleur, qu'il y fait régner, mais il réussit également, par sa façon minutieuse d'assembler tous ces petits rouages qui assurent le bon fonctionnement du récit (il y a de l'horloger comtois chez lui), à recréer une France dans laquelle tout le monde peut, à un moment donné, se reconnaître. Car la France de Stévenin n'est pas que traversée en zigzag ou en diagonale, à l'instar du fou sur son échiquier, elle est surtout inventée, au sens où, selon Julien Green, c'est par l'invention (cf. le travail sur le son dans les films de Stévenin), et non par l'observation et le souvenir qui ne font que la nourrir, que l'œuvre s'apparente à la vie. Etant entendu aussi que les personnages, au départ très stéréotypés, finissent toujours par acquérir, au fil de leurs pérégrinations, une épaisseur romanesque. Mischka est sur ce point exemplaire. Les quatre "routards" du film se révèlent, au bout du compte, très différents de l'image qu'ils offraient initialement. Le vieux Mischka n'est pas si impotent que cela. Et derrière l'image convenue du pauvre invalide qu'on abandonne en plein été sur une aire d'autoroute (lieu privilégié pour les rencontres chez Stévenin), se dessine progressivement le portrait complexe d'un personnage bourru, xénophobe - il déteste les "Boches" -, et pourtant capable par sa seule présence de redonner du sens à la vie des autres, à commencer par celle de Gégène, l'infirmier alcoolique. Quant au personnage de Müller, qui est un peu le souffre-douleur de Mischka et de Gégène - rappelant ainsi le "Kuntch", le copain d'enfance qu'on ne voit jamais dans Double messieurs -, il est emblématique du cinéma de Stévenin. A lui seul, il cristallise la relation empathique qui lie le cinéaste à ses personnages. Il est le doux dingue du film, personnage en marge et néanmoins central puisque c'est par lui que se fait la rencontre avec Johnny Hallyday. La jonction entre ces deux extrêmes - l'idiot et l'idole - constitue le plus beau moment du film. On apprend de Müller qu'il y a plusieurs années, lorsqu'il était pompier, il avait été la première personne que Johnny avait vue en reprenant connaissance après un accident de la route. Depuis le chanteur lui rend visite chaque été. Cette fois encore, il est venu (en hélicoptère). On le voit même soigner la blessure que l'autre arbore au visage. Par ce geste, magnifique, c'est la France dans sa totalité qui se trouve embrassée.